Auteur/autrice : Harriet

  • Les mains dans la terre

    Les mains dans la terre

    S’il y a une chose que vous découvrez vite quand vous rencontrez Murielle, c’est qu’elle n’aime pas parler d’elle. Il faut croire que j’aime les défis ! Nous voici au Vintéol à Dontreix, devant ses serres.

    De la microbio aux cotylédons

    Comment en arrive-t-on à faire pousser des plantes dans la Creuse quand dans une autre vie, on jonglait avec des directives européennes ? Après des études dans l’agro-alimentaire, une entrée dans le monde du travail qui passe par deux changements de décors assez radicaux et l’apprentissage d’une langue étrangère pas si simple à maîtriser, Murielle se retrouve donc à travailler pour la région Picardie et à assurer la coordination et l’écriture d’un programme européen sur les politiques agricoles et le développement rural. Un an de rédaction, toute seule là où il aurait fallu être bien plus nombreux, le mal-être n’est pas loin, la rando et la photo deviennent des moyens de fuir la lassitude. L’herboristerie sert alors à se recentrer, à résoudre ses propres problèmes en soignant les autres : une « jardinothérapie » qui « a du sens, qui m’emballe ».

    « Je sais pas d’où c’est venu l’herboristerie mais c’était peut-être un échappatoire au départ, quelque chose qui me sortait de ce merdier » « il fallait que je me raccroche à quelque chose d’apaisant, de concret parce que je trouvais que je jugeais les projets des autres sans avoir mis les mains dedans et ça me gênait ». Un certificat en herboristerie plus tard, elle débarque dans le coin en vélo et sacoches pour une semaine de stage. C’était en 2017, elle n’est jamais repartie.

    La Creuse un peu par hasard

    « Je ne localisais pas la Creuse, en tous cas, pas bien ». Originaire du Finistère, ayant vécu en Picardie et en Belgique, Murielle admet ne pas connaître la région quand elle contacte un producteur de plants et de semences à Dontreix pour son stage. Ce producteur, c’est Vincent, installé dans le coin depuis une quinzaine d’années, lui aussi néo-creusois, lui aussi venu en stage et jamais reparti ! La Creuse, par hasard donc, mais si ça avait été ailleurs ? Si ça avait été quelqu’un d’autre ? « Aucune idée » mais « a posteriori, avec le recul, quand je regarde ce qui m’entoure, j’ai pas envie d’être ailleurs. Ou alors je fais complètement autre chose ! Et puis même, j’ai pas envie d’être ailleurs.» confie Vincent.

    L’attachement au lieu est fort et passe par un engagement constant. C’est parce que quand « t’habites à un endroit, t’as envie qu’il vive aussi » que Murielle est très investie dans la vie de Dontreix : bénévole à l’association Va’drouille dont le but est d’« animer la vie locale dans et autour de la commune de Dontreix, dans des principes d’inclusion, d’écologie, de bienveillance et de solidarité », « producteur moteur » à la Cagette des Combr’ail, « un service permettant de contribuer au maintien de la population, et de conforter les petites structures commercialisant en vente directe ». Et, très nouvellement, une place au conseil municipal de Dontreix. Tout ça avec modestie : « je sais pas si on est très attachés à nous mais nous, on est attachés à Dontreix ».

    Murielle avoue que son attachement passe notamment par « l’envie que les choses avancent mais sans brusquer », c’est-à-dire accepter l’histoire et le vécu notamment agricoles mais en proposant un regard neuf, celui de quelqu’un qui a voyagé et qui a une expérience différente. Une belle façon de résumer les relations entre creusois et néo-creusois !

    Des plantes. Oui, mais…

    « Ils ne comprennent pas bien ce qu’on fait en fait, on est sur du végétal mais pas du maraîchage, pas de l’arbo, pas du je sais pas quoi ». Effectivement, on ne parle pas ici d’une activité très ordinaire ou même d’une pépinière classique mais d’une activité à la fois assez spécialisée et aux publics très variés. Graine de vie, c’est des plantes médicinales et tinctoriales (« cet arnica-là, il n’y a que les herboristes qui connaissent, […] on en fait pas plus de 30 plants ») mais aussi des plantes aromatiques et ornementales. C’est surtout beaucoup de travail et d’organisation ! Dans les serres, il faut penser long terme, gestion de stock, il faut inventorier et anticiper : « on fait des plants pour les vendre et on fait aussi des plants pour les planter en porte-graine pour pouvoir récolter les graines et les vendre » avec des rotations sur deux ans, la gestion des plantes qui se croisent, les commandes spéciales et les loupés ! « Quand les gens nous disent : « vous faites que des plants et des graines », après on a 300 espèces […] on a tellement de matière ! » et un cahier des charges exigeant dans le cadre du syndicat professionnel Simples (terreau maison garanti sans tourbe par exemple). Sans compter les aléa du changement climatique, les printemps qui arrivent trop tôt et trop, la grosse pluie annoncée et aussi vite repartie, tant de choses qu’il faut compenser par beaucoup de logistique, de transports de pots et de maux de dos:)

    Mais Murielle est une passionnée, du genre à oublier la fatigue et les difficultés financières dès qu’elle a les mains dans la terre : « ça vaut quand même le coup ! » et c’est vrai que si vous connaissiez jusqu’ici la Murielle timide et discrète, vous découvrez dans ses serres une toute autre personne !

    Pour notre prochain portrait, Murielle nous conseille d’aller voir du côté de Lavaud-Marteau, autre village de Dontreix pour rencontrer Jean-Claude qui a lui aussi les mains dans la terre.

  • Françoise : prendre soin des autres

    Françoise : prendre soin des autres

    En décembre j’avais contacté Françoise qui m’avait prévenue qu’elle serait bien occupée pour les fêtes. Rendez-vous avait donc été pris au bistrot de Chard, deuxième dimanche de janvier. Ce que je n’avais pas compris, c’est que pour Françoise, être « un peu » occupée pendant les fêtes, cela signifiait préparer un réveillon pour 80 personnes.

    Partir pour mieux revenir

    Françoise est née à Aubusson. Creusoise née de parents creusois, elle grandit ici sans réaliser vraiment sa chance. Mais à 25 ans, épiphanie lors de saisons à St-Tropez et en Suisse : elle prend conscience qu’elle a vécu jusqu’à lors dans un lieu exceptionnel : « c’est en partant que j’ai réalisé à quel point c’est beau ici ». Elle réalise que la tranquillité de son enfance est loin d’être la norme.

    De la Creuse, elle loue la beauté des paysages, la sécurité (« mon fils vit à Limoges, ils doivent toujours tout fermer à clef »), le climat de confiance entre les gens et le maillage social (« Je ne me sens pas du tout isolée »).

    Elle reconnaît néanmoins qu’il faut des vecteurs pour s’intégrer : après avoir vécu à Mainsat, sa famille s’installe à Chard dont son mari est originaire et c’est par l’école et les enfants qu’elle rencontre des gens. C’est peut-être pour cela que le bistrot de Chard, organisé par la Petite équipe lui tient tant à cœur, elle qui en parle comme un lieu d’intégration.

    La Petite équipe de Chard

    La Petite équipe de Chard, c’est 6 femmes – et j’espère ne pas créer d’accident diplomatique en donnant ce chiffre parce que certaines estiment de pas en faire partie « mais elles font autant de travail pour l’association que les autres » – qui animent la vie de ce joli petit village de l’Est-creusois. Toutes ont l’envie et la disponibilité d’organiser régulièrement des évènements et de faire vivre ce lieu de rencontres, de sociabilités et de retrouvailles qu’est le bistrot de Chard.

    Chacune a ses compétences, qui la communication et la gestion des réseaux sociaux (Anne-Marie), qui le secrétariat (Bernadette), la compta (Mali dont vous avez déjà entendu parler), l’expérience au bar (Brigitte), ou son enthousiasme, sa présence et sa force vive (Tiphaine).

    Françoise donc, en parfaite tenancière de bar, claquant la bise à tout le monde, un petit mot gentil pour chacun et une tchatche qui la fait circuler sans encombre des vieux amis de toujours au groupe de jeunes en passe de devenir des habitués. Et si vous croisez un monsieur à peu près aussi souriant et sympathique qu’elle, un torchon sur l’épaule, c’est son mari, préposé à la vaisselle et « quand il faut bouger des caisses lourdes parce que c’est pas parce qu’on est émancipée qu’on doit tout faire soi-même ».

    Donc, si vous avez bien suivi, la Petite équipe, c’est un bistrot mensuel à Chard, le deuxième dimanche du mois de 10h30 à 13h à la mairie – si vous ne savez pas où c’est, suivez les gens parce que le moins que l’on puisse dire c’est que cela fait venir bien du monde.

    C’est aussi deux marchés annuels, des évènements ponctuels (ce 14 février, repas cabaret) et de plus gros spectacles tous les deux ans (le spectacle équestre de 2024 a marqué les mémoires). « Le tout dans la joie et la bonne humeur sans chichi et en toute convivialité. », ce n’est pas moi qui le dit mais leur page Facebook. « Et les gens nous le rendent bien ! »

    Prendre soin des autres

    Quand je dis que Françoise a tout de l’aubergiste idéale, le sourire et la verve, ce n’est pas une vue de l’esprit puisque cela fut son métier pendant 10 ans. Elle travaille désormais dans l’aide à la personne âgée et s’il faut voir une continuité entre les deux, c’est bien un très haut sens de la sociabilité et du soin aux autres. D’ailleurs, quand elle n’est pas au travail ou en train de faire vivre le pays avec la Petite équipe, Françoise organise, comme ça, l’air de rien, un réveillon du Nouvel An pour 80 personnes.

    Quand on lui fait remarquer que c’est beaucoup de boulot, elle minimise en expliquant que ce n’est pas elle qui fait toutes les courses puisqu’elle demande à chacun d’apporter une partie des ingrédients. Préparer un repas de fête pour des dizaines de gens, pour Françoise, c’est naturel et cela a l’air de la réjouir au plus haut point. J’en viens même à penser que c’est une histoire de famille cette envie de rendre les autres heureux quand elle me raconte qu’en plus de son mari au torchon, ses enfants sont de la partie pour l’aider.

    Françoise ne semble avoir qu’une limite : « les gens moroses qui tirent la gueule », c’est non ! Après, creusois, néo-creusois, d’ici, anglais, etc… peu importe « du moment qu’ils sont sympathiques, je m’en fous de la nationalité et de la couleur. » À bon entendeur !

    Le verre à moitié plein

    Françoise, c’est donc l’incarnation de la jovialité : elle propose qu’on se tutoie au bout de 3 minutes et j’ai l’impression de parler avec une vieille amie alors qu’on se connaît depuis un quart d’heure. Avec elle, l’enthousiasme et l’optimisme sont de mises : quand elle vous raconte son dernier week-end à Narbonne, là où certains s’appesantiraient sur l’autoroute bloquée, Françoise, elle, s’extasie sur la beauté des routes et des paysages que lui ont fait découvrir ce détour.

    Le mot de la fin : reconnaître notre chance de vivre en paix dans un pays où l’on mange à sa faim, où l’on a accès au soin, que tout le monde ne l’a pas cette chance et qu’en plus, « on détruit ce bonheur qu’on a ». Optimisme donc mais pas angélisme.

  • Mali : racines et branche

    Mali : racines et branche

    Mali est une femme occupée : maraîchère, maman, investie dans la vie de son village. Et pourtant quand je lui propose ce portrait, elle accepte avec son sourire habituel et une timidité que je ne lui connaissais pas. Rendez-vous est pris à 21h : comme je le disais, Mali est une femme très occupée.

    Nouadhibou, Toulouse, etc..

    Inévitablement ma première question porte sur l’endroit d’où elle vient, son sourire s’agrandit encore : « Je n’ai pas grandi là où je suis née ». Bel euphémisme ! Un acte de naissance qui stipule le nom d’une ville de région parisienne où elle n’a jamais remis les pieds, des parents alors coopérants techniques en Algérie, des vacances estivales dans le Sud-ouest.

    Et puis c’est la Mauritanie, Nouadhibou, sur la côté atlantique et les yeux de Mali brillent : « tu vois les enfants sauvages avec les cheveux emmêles de sable et de vent, les pieds nus, bah c’était moi ! » À ses mots, l’endroit ressemble à un paradis perdu. Le choc n’en est que plus terrible quand ses parents l’envoient faire son lycée à Toulouse. Puis la rappellent l’année suivante à Bamako, « une ville énorme, bruyante » où ils vivent alors. On est très loin de la Creuse.

    Comment ça marche

    De retour en France pour les études, Mali se dirige vers les sciences physiques avec une envie de « comprendre comment tout marche ». Mais une autre passion la caractérise aussi : celle de la nourriture et du bien-manger. Là où certains voient chez une vache Aubrac de jolis yeux, Mali, elle, s’intéresse à « un postérieur » et à la promesse d’une bonne viande !

    Une rencontre déterminante l’amène à s’installer dans le Gers et à se consacrer à la terre et à la nourriture ce qui, finalement, n’est pour elle que la continuité de cette volonté de comprendre les choses et leurs fonctionnements. Quand on écoute Mali parler de son métier, son enthousiasme est contagieux : on aurait presque envie d’aller l’aider à ramasser des pommes sous la pluie tant il semble que ce soit pour elle une évidence que de faire ce métier. Depuis 2020, elle a sa propre entreprise « La Ferme de Mali ».

    Un nom sur un monument aux morts

    Pourquoi la Creuse alors ? Le hasard d’une rencontre et c’est en 2003 que Mali s’installe dans l’est du département. L’endroit lui plaît très vite, une terre qui donne facilement (« les poireaux qui s’arrachent tous seuls alors que toi, tu es prête avec ta bêche. C’est sûr que c’est une autre terre que dans le Gers ! »), la gentillesse et la bienveillance des gens du coin et aussi une certaine forme d’altérité, de marginalité, déjà présente chez certains creusois qu’elle rencontre.

    Ici, le Puy-de-Dôme est à quelques kilomètres, les supermarchés vous proposent des produits régionaux auvergnats et quand on dit Combrailles, il est rare que les interlocuteurs d’ailleurs pensent Est de la Creuse. Mali éprouve néanmoins une fierté à se dire de ce département : «  Le Puy-de-Dôme, il a ses villes et ses volcans, c’est bien aussi qu’il y ait des gens qui parlent d’ici ».

    Et puis Mali a une branche, une branche qui l’enracine au lieu, une forme de marcottage généalogique, sa fille Claire. « Elle est née ici, c’est une vraie creusoise, avec son nom de famille sur le monument aux morts du village, elle sait qu’elle est de quelque part. »

    Un emploi du temps bien rempli

    A quoi ressemble une journée type dans la vie de Mali ? « C’est compliqué et je ne saurais même pas te dire combien d’heures je travaille par jour ». En effet, les vies professionnelle et familiale sont très entremêlées à la ferme.

    À une époque, Mali faisait une dizaine de marché par semaine. Elle vendait alors des produits transformés par ses soins, des condiments, des chutneys, qu’elle préparait la nuit. « Ce ne sont pas forcément des produits très faciles à vendre, il faut aller vers le client, lui expliquer, lui faire découvrir » et comme Mali est une grande timide (ce que l’on a peine à croire si elle ne nous l’avait pas dit), elle avoue avoir plus de facilités avec les légumes maintenant. « Les gens savent pourquoi ils viennent, je n’ai pas à faire le premier pas ».

    Désormais, c’est à Auzances le mardi matin que vous pouvez la trouver et elle ne manque pas de reconnaissance pour ses habitués : «  il y a des gens, ils sont là tous les mardis, à la première heure, quel que soit le temps et du coup, je me sens un peu coupable si un mardi, je ne peux pas être là, j’essaye de prévenir en avance ». Elle essaye néanmoins, même si ce n’est pas facile, de se libérer du temps, pour la ferme :« il y a un mardi notamment, je n’avais pas eu le temps de ramasser les pommes, c’était soit être présente au marché, soit les perdre…» ; et pour la vie familiale, elle arrive depuis quelques années à prendre quelques jours en hiver pour aller skier à Super-Besse avec sa fille, « j’aimerais bien l’emmener dans les Pyrénées mais ça veut dire partir plus longtemps. »

    Bien intégrée dans la vie locale, Mali fait également partie de La Petite équipe de Chard, littéralement une petite équipe (elles sont moins d’une dizaine) qui organise des événements culturels et festifs dans le village. Nous en saurons plus en rencontrant Françoise, une autre chardaise pour notre prochain portrait.

    Après plus de vingt ans à vivre ici, une fille, une ferme, des clients habitués, Mali est une personne incontournable de ce petit coin de Creuse. Vous la reconnaîtrez sur le marché grâce à ses mains de maraîchère, son sourire communicatif, sa gentillesse et ses bons légumes.

    Je lui laisse le mot de la fin : « J’adore aussi ne rien faire… mais intensément! » On n’en doute pas une seconde !