Auteur/autrice : Olivier

  • Mon voisin Paul

    Mon voisin Paul



    J’ai trouvé il y a quelques temps une ferme à rénover juste à côté de chez Merwann, un vieil ami -enfin il est juste un tout petit peu plus vieux que moi, c’est tout. Ce corps de ferme a servi autrefois au bétail -du fumier au sol, du foin à l’étage. Aujourd’hui, c’est une ruine vide, inhabitée depuis presque un siècle. Autour, le terrain en pente se poursuit, glissant vers la vallée et ses montagnes bleues au loin; au centre, trône, majestueux, un chêne centenaire. C’est un trou de verdure où chante… les vaches de Paul !


    Mon voisin Paul Peyronny est peut-être le meilleur voisin du monde. Il est aimable, discret, il connaît mon terrain par cœur et passe me voir souvent pour me donner des coups de main si besoin -je laisse ses vaches paître dans mon champ car elles tondent parfaitement les deux hectares de pelouse. Chez moi, c’est toujours un peu chez lui. Il connaît bien l’histoire de ce hameau, chaque maison de la Villatte, car il vit ici depuis qu’il est né, littéralement, dans la maison d’à côté, pas à l’hôpital. Comme avant quoi. Lorsqu’ils étaient petits, les enfants de ces deux familles inamovibles, les Peyronny, et les Dupoirier, appelaient mon terrain : Le Paradis. Ils y traînaient encore adolescents, recréant dans la ferme abandonnée un bar en bois pour organiser des soirées arrosées. Ce bar est toujours là, quelques cadavres de bouteilles témoignent encore de ces heures joyeuses.


    Rien n’a changé

    Paul est aujourd’hui enfin à la retraite. Mais bon, concrètement, il continue d’aider sa femme Évelyne à s’occuper de leurs bêtes. Paul me raconte que son père est arrivé ici au début des années 50, pour y élever du bétail, et que lui, une fois adolescent, a tout simplement suivi son père dans son travail, puis a repris l’affaire. Un travail simple où il se sent libre. Cultiver des céréales, faire de la farine pour les veaux, leur apporter de l’eau, surtout en été, nettoyer leurs étables, se réveiller au milieu de la nuit pour le vêlage -la mise-à-bas. Des tâches qui suivent les saisons, la nature. « Le travail n’a presque pas changé », m’assure-t-il, « bon à part les tracteurs qu’on utilise maintenant plutôt que les bêtes de trait ». Dès qu’ils ont dix mois, les jeunes veaux sont envoyés en Italie pour être engraissés davantage puis vendus en boucherie. Exactement comme faisait son père en son temps. C’est comme s’il me disait que rien n’avait changé, que le temps coulait de la même façon, depuis toujours. Et j’avoue que je peux y croire. Ici, en Creuse, les choses restent comme elles sont… si on a de la chance !


    Ah ! Creuse chérie


    « Le paysage n’a pas changé non plus », poursuit-il, « à part ici ou là, quand des panneaux solaires sur des toits de granges apparaissent, ou quand il y a eu le remembrement, mais bon après ils ont replanté les haies, donc non, la taille des terrains reste environ la même, des petites parcelles, entourées d’arbres… parfois c’est pas facile avec les machines modernes, qui ont besoin de place, mais bon, c’est mieux comme ça… si on coupait les arbres, comment mes bêtes trouveraient-elles de l’ombre en été ? », conclut-il. Je n’y avais pas du tout pensé mais c’est évident. Et puis, c’est quand même nettement plus joli que les grandes étendues de monoculture, vides et désertiques. Ah ! Creuse chérie ! Ne change pas d’un vallon, d’une combe, d’une ride !



    Le silence de la nature

    Paul il aime la nature par-dessus tout. Il passe ses journées dehors. La nature c’est ce qu’il comprend, ce qu’il aime, le reste il s’en moque un peu. Déménager ? Monter à Paris pour un week-end ? Sûrement pas. Et puis toute sa famille est dans le coin, ils se voient chez les uns et chez les autres, régulièrement, c’est le plus logique. Ce qu’il n’aime pas trop Paul, c’est les gens de la ville qui viennent s’installer à la campagne pour vivre de manière isolée et qui ne rentrent pas en contact avec les locaux. Il ne voit pas l’intérêt de leur démarche. Il les trouve hautains et distants, voire tout simplement absents, comme ces gens qui viennent que quelques jours par an puis disparaissent aussitôt. Évelyne, elle, est quand même contente que de nouvelles têtes arrivent dans le coin, notamment depuis la pandémie, ça lui va à elle, plus d’animation, de nouveaux voisins avec qui discuter. Mais Paul, lui, cela ne lui fait ni chaud ni froid. Peut-être parce qu’il discute déjà assez avec ses bêtes -veaux, vaches, oies, poules, canards- ou que le silence de la nature qui pousse lui va mieux en fin de compte.

    En fait, je me rends compte que nous aimons la nature de la même manière. Pour le moment c’est dans la contemplation et la peinture que je m’y perds, mais bientôt ce sera dans les cultures, de chanvre, d’orge, de houblon ! Je me rapprocherai sûrement des goûts de mon voisin Paul !

  • L’atelier d’Ana

    L’atelier d’Ana

    L’atelier possède de larges baies vitrées contiguës sur la face nord et ouest. Le panorama sauvage, une prairie en léger dévers bordée d’arbres et d’épineux, s’étend à cent quatre-vingts degrés derrière un jardin sans clôtures. Le cadre pour une contemplation est idéal. Mais Ana reste concentrée sur son travail : elle redonne vie à un petit fauteuil charmant qu’elle compte vendre à trente-cinq euros au marché de Noël de Genouillac. L’histoire d’Ana ressemble à un conte de fée – comme peut l’être sans doute toute histoire amoureuse en y regardant de plus près. En effet, à quarante-quatre ans, élevant avec son mari ses deux enfants (plus sept poules, deux coqs et deux chats) aux abords d’un hameau paisible, et travaillant à son compte comme tapissier, Ana est une femme heureuse, épanouie.

    Une bonne voie mais des chemins sinueux

    Ana me dit qu’elle a toujours su qu’elle voulait travailler avec ses mains, qu’elle en a eu l’intuition très tôt. Aux portes ouvertes sur les métiers de l’artisanat, la sculpture sur pierre qui l’attirait semblait néanmoins plus physique, moins évident pour une fille peut-être. Tapissier ! Ça, ça donnait envie. Travailler avec des tissus variés, diverses matières comme le bois, le métal ou la mousse de laine mouillée (!), rénover des fauteuils vieux de plusieurs décennies ou de plusieurs siècles, mais aussi gérer une clientèle, le contact humain, ça c’était vraiment fait pour elle ! Après cinq années d’études parisiennes, combinant cours et ateliers, Ana décide brusquement de changer d’air et de s’installer à la montagne, à la Plagne, en Savoie. Sur place, le choix s’est présenté ainsi : c’est soit le travail à la chaîne avec le mobilier des hôtels, soit l’artisanat vendu dans une boutique déco. Ana préfère le contact humain. Elle va donc gérer un des étages de cette boutique pendant cinq ans, tout en profitant de la nature, du sport extrême à la randonnée. Ana est contente de ce mode de vie, elle ajoute : « Il y a les hors saisons aussi, là tu retrouves le calme. C’est hyper plaisant comme rythme en fait, mais c’est pas fait pour tout le monde, certains ont besoin de bruit j’imagine… »

    Un jour tout part à veau-l’eau. Après un accident de moto quasi mortel, le retour dans la région de Nantes pour profiter de sa famille, la naissance d’une fille dans un couple qui bat déjà de l’aile et un job pourri dans une boutique de prêt à porter haut de gamme où régnait un « mauvais esprit », Ana sent que quelque chose est en train de basculer. Soudain, son père meurt. C’est le chaos et les larmes. Elle décide de quitter son job et son mec. Il faut qu’elle revive. Quelques mois plus tard, une nouvelle rencontre va précipiter cette renaissance. C’est Merwann, son prince charmant franco-libanais, avec qui elle décide de ne plus pleurer, avec qui elle s’occupe de sa fille et reprend un boulot avec des gens sympas au café du port. Et puis comme ça, un soir, parce qu’elle avait besoin de prendre des cours de couture pour des rideaux, elle s’est présentée aux autres élèves en tant que tapissier et a reçu une première commande. Alors elle a squatté l’étage d’une amie pour son atelier, puis, plus tard, avec d’autres artistes et artisans, a décidé de louer un local collaboratif, où ils pourraient aussi faire des expos éphémères. Le bonheur semblait vouloir re-poindre son nez. « Comment j’ai pu oublier que j’aimais autant ça ? », me confie-t-elle alors à propos de son premier amour: sa vocation de tapissier.


    Un nouveau départ, presque magique !

    Avec Here comes the sun des Beatles en fond sonore, Ana me raconte leur découverte de la Creuse. « On cherchait à vivre dans la nature, plutôt dans la région (Basse Indre), puis deux couples d’amis ont acheté les uns après les autres dans la Creuse. Alors on y a fait un tour. On cherchait plutôt dans un village au début puis on s’est dit non, on ne veut pas de voisins. Avant notre terrasse était littéralement dans la rue, donc c’était très social c’est sûr, le vivre ensemble y était très présent, pour ses bons et ses mauvais côtés, mais bon on voulait du calme, et puis, pouvoir crier très fort dans le jardin avec les enfants, ça n’a pas de prix ! On est venu plusieurs fois, à différentes saisons. J’ai retrouvé ici, à Bétête, une campagne sauvage qui était celle de mon enfance. Et surtout, on a trouvé la bonne maison, avec les toilettes sèches que l’on voulait et par l’intermédiaire d’un propriétaire magique, qui avait retapé sa maison lui-même et qui avait des amis dans le coin tout aussi magiques ! On avait déjà un petit réseau sur place, grâce à nos amis de Basse Indre, mais cela s’est très vite développé, on a rencontré beaucoup de néo-creusois comme nous, qui venaient de partout, et qui n’étaient pas là par hasard ; comme on se disait avec Christine l’autre jour, souvent c’est un choix qui a mûri, par des gens qui ont un caractère bien trempé. Nos voisins et les gens du village sont pour la plupart creusois et les rencontres se font très naturellement, les gens sont très ouverts, très accueillants. Les creusois n’ont pas peur des étrangers, contrairement à ce que l’on pourrait dire comme bête généralité sur la campagne, je le sais parce que nous on a été tellement bien accueillis alors que Merwann, malgré son charme naturel, est tout de même arabe (pause, sourire entendu). Il y a naturellement de l’entraide ici, chacun participe à des chantiers collectifs, tout le monde troque un peu car tout le monde produit un peu, que ce soit des confitures, du cidre ou des patates, donc l’argent ici n’a pas la même valeur non plus. Pour ma part, je pratique des prix plus que corrects parce que je ne veux pas que cela soit accessible seulement pour les riches; et puis ça incite à recycler! ».

    Avec son contact facile et ses prix généreux, Ana retrouve en Creuse une clientèle de plus en plus large. Elle donne aussi des cours, comme à Basse Indre, pour transmettre, créer du lien, c’est important pour elle me dit-elle. On apprend toujours des trucs utiles ou poétiques à la campagne, à travers les métiers des gens. Par exemple, grâce à Ana, j’ai appris que le fait de mettre les semences (ces petits clous servant à attacher le tissu sur le mobilier) dans sa bouche, ne permet pas seulement de travailler avec ses deux mains, cela améliore aussi, une fois cloutées, la prise avec le bois car la salive accélère l’oxydation du fer. Fou non?!

    Ana est parvenue à réunir toutes ses amours : sa famille, son métier, son goût pour la nature, pour le contact humain. Son parcours aura été chaotique, enfin on peut aussi dire formateur. L’avenir lui dira. « J’ai déménagé 27 fois dans ma vie, avant la Creuse, j’ai compté. Vais-je rester ici? J’avoue que quand on part, pour les vacances, ma maison ici me manque rapidement ! », conclue-t-elle. En moins d’une heure, Ana aura finalisé la rénovation d’un fauteuil et rembourré plusieurs coussins, tout en me contant sa vie. Notre entretien est terminé, je la remercie et prend congé. Elle, elle part maintenant nourrir les poules, donner un coup de balai et préparer le déjeuner en attendant ses trois autres amours : ses deux enfants et son prince charmant. Une vraie vie de conte de fée, je vous dis!