J’ai trouvé il y a quelques temps une ferme à rénover juste à côté de chez Merwann, un vieil ami -enfin il est juste un tout petit peu plus vieux que moi, c’est tout. Ce corps de ferme a servi autrefois au bétail -du fumier au sol, du foin à l’étage. Aujourd’hui, c’est une ruine vide, inhabitée depuis presque un siècle. Autour, le terrain en pente se poursuit, glissant vers la vallée et ses montagnes bleues au loin; au centre, trône, majestueux, un chêne centenaire. C’est un trou de verdure où chante… les vaches de Paul !
Mon voisin Paul Peyronny est peut-être le meilleur voisin du monde. Il est aimable, discret, il connaît mon terrain par cœur et passe me voir souvent pour me donner des coups de main si besoin -je laisse ses vaches paître dans mon champ car elles tondent parfaitement les deux hectares de pelouse. Chez moi, c’est toujours un peu chez lui. Il connaît bien l’histoire de ce hameau, chaque maison de la Villatte, car il vit ici depuis qu’il est né, littéralement, dans la maison d’à côté, pas à l’hôpital. Comme avant quoi. Lorsqu’ils étaient petits, les enfants de ces deux familles inamovibles, les Peyronny, et les Dupoirier, appelaient mon terrain : Le Paradis. Ils y traînaient encore adolescents, recréant dans la ferme abandonnée un bar en bois pour organiser des soirées arrosées. Ce bar est toujours là, quelques cadavres de bouteilles témoignent encore de ces heures joyeuses.
Rien n’a changé
Paul est aujourd’hui enfin à la retraite. Mais bon, concrètement, il continue d’aider sa femme Évelyne à s’occuper de leurs bêtes. Paul me raconte que son père est arrivé ici au début des années 50, pour y élever du bétail, et que lui, une fois adolescent, a tout simplement suivi son père dans son travail, puis a repris l’affaire. Un travail simple où il se sent libre. Cultiver des céréales, faire de la farine pour les veaux, leur apporter de l’eau, surtout en été, nettoyer leurs étables, se réveiller au milieu de la nuit pour le vêlage -la mise-à-bas. Des tâches qui suivent les saisons, la nature. « Le travail n’a presque pas changé », m’assure-t-il, « bon à part les tracteurs qu’on utilise maintenant plutôt que les bêtes de trait ». Dès qu’ils ont dix mois, les jeunes veaux sont envoyés en Italie pour être engraissés davantage puis vendus en boucherie. Exactement comme faisait son père en son temps. C’est comme s’il me disait que rien n’avait changé, que le temps coulait de la même façon, depuis toujours. Et j’avoue que je peux y croire. Ici, en Creuse, les choses restent comme elles sont… si on a de la chance !

Ah ! Creuse chérie
« Le paysage n’a pas changé non plus », poursuit-il, « à part ici ou là, quand des panneaux solaires sur des toits de granges apparaissent, ou quand il y a eu le remembrement, mais bon après ils ont replanté les haies, donc non, la taille des terrains reste environ la même, des petites parcelles, entourées d’arbres… parfois c’est pas facile avec les machines modernes, qui ont besoin de place, mais bon, c’est mieux comme ça… si on coupait les arbres, comment mes bêtes trouveraient-elles de l’ombre en été ? », conclut-il. Je n’y avais pas du tout pensé mais c’est évident. Et puis, c’est quand même nettement plus joli que les grandes étendues de monoculture, vides et désertiques. Ah ! Creuse chérie ! Ne change pas d’un vallon, d’une combe, d’une ride !
Le silence de la nature
Paul il aime la nature par-dessus tout. Il passe ses journées dehors. La nature c’est ce qu’il comprend, ce qu’il aime, le reste il s’en moque un peu. Déménager ? Monter à Paris pour un week-end ? Sûrement pas. Et puis toute sa famille est dans le coin, ils se voient chez les uns et chez les autres, régulièrement, c’est le plus logique. Ce qu’il n’aime pas trop Paul, c’est les gens de la ville qui viennent s’installer à la campagne pour vivre de manière isolée et qui ne rentrent pas en contact avec les locaux. Il ne voit pas l’intérêt de leur démarche. Il les trouve hautains et distants, voire tout simplement absents, comme ces gens qui viennent que quelques jours par an puis disparaissent aussitôt. Évelyne, elle, est quand même contente que de nouvelles têtes arrivent dans le coin, notamment depuis la pandémie, ça lui va à elle, plus d’animation, de nouveaux voisins avec qui discuter. Mais Paul, lui, cela ne lui fait ni chaud ni froid. Peut-être parce qu’il discute déjà assez avec ses bêtes -veaux, vaches, oies, poules, canards- ou que le silence de la nature qui pousse lui va mieux en fin de compte.
En fait, je me rends compte que nous aimons la nature de la même manière. Pour le moment c’est dans la contemplation et la peinture que je m’y perds, mais bientôt ce sera dans les cultures, de chanvre, d’orge, de houblon ! Je me rapprocherai sûrement des goûts de mon voisin Paul !



