Me voilà de retour à Védignat où Jacotte m’a orientée vers Emily qui est aussi la maman de Charlotte (vous suivez ? ). Ce jour-là est vraiment printanier et la campagne creusoise est magnifique sous le soleil. Emily m’accueille dans sa belle maison creusoise qui a appartenu dans le passé à Jacotte (oui, oui encore un portrait creusois néo-creusois) et qu’elle a arrangée à sa façon, très joliment. Une belle lumière diffusée par une grande baie vitrée baigne son salon où nous nous installons, face au jardin.
Un parcours professionnel riche autour du lien
Emily est Lorraine, issue d’une grande famille de six enfants, sa vie personnelle et professionnelle l’a menée un peu partout en France et à l’étranger. Mais c’est en Creuse qu’elle a choisi de démarrer sa retraite.
Dans sa vie, Emily a fait des tas de choses. Elle a travaillé au Royaume-Uni, à Londres, pour une entreprise qui louait des maisons de vacances dans le Périgord à des étrangers, a été responsable de crêperie, encadreuse et restauratrice de tableaux, à son compte puis a travaillé dans une galerie d’art. Ella a écrit des articles, un livre même, fait des études de marché pour un éditeur parisien. Bref, une « foultitude » de choses.
Un jour, une responsable des ressources humaines regarde son CV avec dédain et lui déclare tout de go que son CV ne ressemble à rien, que c’est n’importe quoi, un inventaire à la Prévert. « Ca m’a démolie et mise en colère. Je suis très curieuse et ces expériences hétérogènes sont le reflet de mon envie de découvrir. Elles traduisent mon attention aux autres et le fil rouge, c’est bien ce lien aux autres, ce besoin de les accompagner, d’être dans la relation ».
A la fin de la quarantaine, elle suit une formation « executive coaching » à HEC Paris, l’école prestigieuse des Hautes Études Commerciales de Paris, et finit par intégrer à 49 ans cette même école pour un poste de coach dans le non moins prestigieux programme de MBA (Master of Business Administration est un diplôme d’études supérieures dans le domaine du management et de la gestion d’entreprise) pour adultes étrangers. Et devinez quoi ? C’est son CV composite qui a retenu l’attention de la Direction des ressources humaines cette fois. Elle y a vu de la richesse dans ces expériences multiples et une compétence indéniable à être dans une relation positive avec ses interlocuteurs. Ce sera sa dernière expérience professionnelle, une expérience qui s’est malheureusement très mal terminée avec une manager qu’on appelait la « tornade blanche », un de ces nombreux managers toxiques, « je suis partie juste avant le burnout avec une rupture conventionnelle ». Mais elle garde néanmoins un excellent souvenir de ces années à HEC qui lui ont beaucoup apporté.
Ensuite, elle s’est remise à son compte, a donné des cours de management interculturel, a accompagné individuellement des personnes dans la création de leur projet professionnel, avant de prendre sa retraite très récemment.
La Creuse m’a rappelé mon enfance en Lorraine
Le premier contact avec la Creuse se fait lorsqu’une de ses filles rencontre son mari. La mère de ce dernier est creusoise et possède une maison de famille près de Crocq. C’est lors du mariage de sa fille à Saint-Agnant-près-Crocq qu’elle a une révélation. « J’ai eu une sorte de coup de foudre pour la Creuse, c’était tellement beau. Depuis toujours, je suis à la recherche de vert, de forêt, ça me rappelle mon enfance en Lorraine. Et puis le mariage était extraordinaire, nous étions arrivées quelques jours avant avec ma fille pour les préparatifs, le mariage s’est déroulé entièrement dans le village dans une ambiance champêtre et joyeuse et il s’est passé quelque chose à ce moment-là. »
Après le mariage, Emily revient en Creuse beaucoup plus régulièrement. Puis encore plus régulièrement après la naissance de son petit fils alors qu’elle se partage avec les autres grands-parents la garde de Zachary pendant les vacances. « Un jour, j’étais à Aubusson et j’ai eu cette pensée, si un jour je devais habiter en Creuse, j’aimerais bien habiter dans cette petite ville. » Mais à l’époque rien ne la prédestinait à venir y vivre. Elle ne faisait que passer en Creuse pour des séjours très courts.
C’est sa fille qui, avec son mari et son fils, saute le pas en premier et s’installe en Creuse. Les séjours d’Emily se font plus rapprochés. A chaque séjour, elle retrouve avec plaisir la nature, les forêts et les paysages creusois. A cette époque, elle vit dans les Pyrénées Orientales. « C’est une région plutôt sèche avec de petites forêts et de petits arbres et je sens bien que le vert de la Creuse me séduit de plus en plus à chaque visite ». Emily a vécu toute sa vie en ville mais elle est très attirée par la nature « la ville, très vite, ça m’étouffe ».
En parlant d’étouffer, le point de rupture arrive à l’été 2012, alors que la canicule frappe durement sa région. « La chaleur du sud l’été, c’est atroce, je n’ai jamais supporté la canicule. Cet été là, on est restés enfermés sous la clim pendant deux mois et là je me suis dit que ce n’était plus possible. J’ai décidé d’acheter une maison en Creuse».
Grâce à Charlotte, sa fille, et à Roland (vous suivez toujours ?), elle achète une belle maison creusoise dans le hameau de Védignat et commence à vivre en alternance, l’hiver dans les Pyrénées Orientales, à la lumière du sud et l’été dans la belle nature creusoise, à la fraicheur.
Un accueil époustouflant et touchant
« J’ai été époustouflée par l’accueil que j’ai reçu. J’ai tout de suite sympathisé avec mes voisins, Jacotte et son mari qui sont aussi des. » Dès le premier été, elle fait connaissance avec la grande famille du village lors d’un grand apéritif chez Jacotte.
Très vite Emily découvre que les relations de voisinage peuvent cacher une sorte d’amitié très respectueuse. « On prend un café, on discute sur le pas de la porte, on ne s’impose jamais les uns aux autres mais je sais que je peux compter sur Jacotte et son mari. »
Mais cet accueil chaleureux ne s’arrête pas à ses voisins immédiats. Eric est un autre voisin, il est éleveur, plus taiseux et très discret, sa présence est généreuse. « Comment dire ? c’est comme s’il veillait sur moi, pas au sens de surveiller mais plutôt de faire attention aux autres. Sur le pas de ma porte, je trouve régulièrement des kilos de cèpes ou de girolles, des légumes de son jardin, des œufs, il m’a même offert un faux filet prélevé sur la vache qu’il tue tous les ans pour nourrir sa famille. » Eric passe parfois le soir après son travail, « il lui arrive d’accepter de boire un verre, c’est beaucoup moi qui parle, c’est un homme assez taiseux, je lui pose des questions, ses réponses sont un peu laconiques mais il est là. Grâce à lui, j’apprends de la vie en Creuse.»
Le dernier accueil qui a vraiment pris de court Emily, c’est celui des chasseurs, et cela a aussi changé son regard sur la chasse. « Ici la chasse, c’est sacré. Moi je ne suis pas fondamentalement pro chasse mais là j’entends quelque chose qui vient du cœur et de la tradition, quelque chose d’ancré et de profond. Moi je suis l’intruse, j’adore voir des chevreuils et à chaque fois je me dis que c’est cadeau, alors je redoute quand la chasse commence, mais c’est comme ça. » Tandis qu’elle me raconte ça, je peux voir le respect dans son regard.
« Là aussi j’ai été couverte de cadeaux. » Un soir on sonne chez elle, quand elle ouvre la porte, elle se retrouve face à un gilet orange, alors qu’elle se demande ce qu’on peut bien lui vouloir, une main lui tend un sac en plastique assez lourd. C’est un morceau de sanglier de la part des chasseurs. Et cela recommence à plusieurs reprises. « Même si j’ai été dépourvue au début pour en faire quelque chose, à chaque fois je trouve ça fabuleux. J’ai donc décidé d’aller les remercier à la maison de la chasse qui est juste à côté. J’avais acheté deux bouteilles de vin, il y avait un brouhaha à l’intérieur, je toque puis j’entre, et je me retrouve face à une immense table avec une trentaine d’hommes, tous les regards sont braqués sur moi, dans un silence lourd qui a succédé aux conversations. Je bafouille et pose les bouteilles. Je referme la porte et après un silence, j’entends un immense éclat de rire. » Emily rentre chez elle penaude et très gênée, elle ne sait pas quoi en penser. Elle a su quelques jours plus tard par Roland que cela ne se faisait pas mais qu’ils avaient apprécié son geste, qu’ils en parlaient entre eux. « Là, tu as gagné des points. » a souri Roland.
Cette expérience l’a beaucoup remuée et fait réfléchir au vivre ensemble et à ce que cela signifie quand on n’a pas eu la même éducation familiale, le même parcours. Alors comme elle donne encore des cours de management interculturel, un jour elle donne à ses étudiants cet exemple de la chasse et leur pose une question. « Est-ce qu’il est mieux d’acheter de la viande en supermarché dont on ne sait pas comment elle a été tuée ou de manger la vache qu’on a tuée ou les animaux qu’on a chassés ? Et on a eu un beau débat. » dit-elle en riant.
Pour terminer en beauté notre entrevue, nous partons faire une grande promenade dans la campagne autour de chez elle. En chemin, elle me dit qu’elle comprend l’attachement à la Creuse, à la terre, qu’ont les Creusois. Elle est admirative de leur sens de l’accueil, alors que certains ont vécu ici toute leur vie, ne sont même jamais partis. Quand je lui demande si elle se sent intégrée, elle réfléchit puis me répond « J’ai rejoint l’association de randonnée à Fransèches grâce à Roland et là aussi, comme à Védignat, je ressens ce sens de l’accueil exceptionnel, une attention à l’autre, qui fait que je me sens moins seule. et que j’éprouve de la gratitude. Ce n’est pas de l’intégration, car je demeurerai toujours étrangère et même si je restais longtemps, je ne serai probablement jamais creusoise à leurs yeux. Mais après tout, je suis déjà Lorraine ! » conclut-elle en riant.

