Auteur/autrice : Nathalie

  • En Creuse, je me suis sentie accueillie

    En Creuse, je me suis sentie accueillie

    Me voilà de retour à Védignat où Jacotte m’a orientée vers Emily qui est aussi la maman de Charlotte (vous suivez ? ). Ce jour-là est vraiment printanier et la campagne creusoise est magnifique sous le soleil. Emily m’accueille dans sa belle maison creusoise qui a appartenu dans le passé à Jacotte (oui, oui encore un portrait creusois néo-creusois) et qu’elle a arrangée à sa façon, très joliment. Une belle lumière diffusée par une grande baie vitrée baigne son salon où nous nous installons, face au jardin.

    Un parcours professionnel riche autour du lien

    Emily est Lorraine, issue d’une grande famille de six enfants, sa vie personnelle et professionnelle l’a menée un peu partout en France et à l’étranger. Mais c’est en Creuse qu’elle a choisi de démarrer sa retraite.

    Dans sa vie, Emily a fait des tas de choses. Elle a travaillé au Royaume-Uni, à Londres, pour une entreprise qui louait des maisons de vacances dans le Périgord à des étrangers, a été responsable de crêperie, encadreuse et restauratrice de tableaux, à son compte puis a travaillé dans une galerie d’art. Ella a écrit des articles, un livre même, fait des études de marché pour un éditeur parisien. Bref, une « foultitude » de choses.

    Un jour, une responsable des ressources humaines regarde son CV avec dédain et lui déclare tout de go que son CV ne ressemble à rien, que c’est n’importe quoi, un inventaire à la Prévert. « Ca m’a démolie et mise en colère. Je suis très curieuse et ces expériences hétérogènes sont le reflet de mon envie de découvrir. Elles traduisent mon attention aux autres et le fil rouge, c’est bien ce lien aux autres, ce besoin de les accompagner, d’être dans la relation ».

    A la fin de la quarantaine, elle suit une formation « executive coaching » à HEC Paris, l’école prestigieuse des Hautes Études Commerciales de Paris, et finit par intégrer à 49 ans cette même école pour un poste de coach dans le non moins prestigieux programme de MBA (Master of Business Administration est un diplôme d’études supérieures dans le domaine du management et de la gestion d’entreprise) pour adultes étrangers. Et devinez quoi ? C’est son CV composite qui a retenu l’attention de la Direction des ressources humaines cette fois. Elle y a vu de la richesse dans ces expériences multiples et une compétence indéniable à être dans une relation positive avec ses interlocuteurs. Ce sera sa dernière expérience professionnelle, une expérience qui s’est malheureusement très mal terminée avec une manager qu’on appelait la « tornade blanche », un de ces nombreux managers toxiques, « je suis partie juste avant le burnout avec une rupture conventionnelle ». Mais elle garde néanmoins un excellent souvenir de ces années à HEC qui lui ont beaucoup apporté.

    Ensuite, elle s’est remise à son compte, a donné des cours de management interculturel, a accompagné individuellement des personnes dans la création de leur projet professionnel, avant de prendre sa retraite très récemment.

    La Creuse m’a rappelé mon enfance en Lorraine

    Le premier contact avec la Creuse se fait lorsqu’une de ses filles rencontre son mari. La mère de ce dernier est creusoise et possède une maison de famille près de Crocq. C’est lors du mariage de sa fille à Saint-Agnant-près-Crocq qu’elle a une révélation. « J’ai eu une sorte de coup de foudre pour la Creuse, c’était tellement beau. Depuis toujours, je suis à la recherche de vert, de forêt, ça me rappelle mon enfance en Lorraine. Et puis le mariage était extraordinaire, nous étions arrivées quelques jours avant avec ma fille pour les préparatifs, le mariage s’est déroulé entièrement dans le village dans une ambiance champêtre et joyeuse et il s’est passé quelque chose à ce moment-là. »

    Après le mariage, Emily revient en Creuse beaucoup plus régulièrement. Puis encore plus régulièrement après la naissance de son petit fils alors qu’elle se partage avec les autres grands-parents la garde de Zachary pendant les vacances. « Un jour, j’étais à Aubusson et j’ai eu cette pensée, si un jour je devais habiter en Creuse, j’aimerais bien habiter dans cette petite ville. » Mais à l’époque rien ne la prédestinait à venir y vivre. Elle ne faisait que passer en Creuse pour des séjours très courts.

    C’est sa fille qui, avec son mari et son fils, saute le pas en premier et s’installe en Creuse. Les séjours d’Emily se font plus rapprochés. A chaque séjour, elle retrouve avec plaisir la nature, les forêts et les paysages creusois. A cette époque, elle vit dans les Pyrénées Orientales. « C’est une région plutôt sèche avec de petites forêts et de petits arbres et je sens bien que le vert de la Creuse me séduit de plus en plus à chaque visite ». Emily a vécu toute sa vie en ville mais elle est très attirée par la nature « la ville, très vite, ça m’étouffe ».

    En parlant d’étouffer, le point de rupture arrive à l’été 2012, alors que la canicule frappe durement sa région. « La chaleur du sud l’été, c’est atroce, je n’ai jamais supporté la canicule. Cet été là, on est restés enfermés sous la clim pendant deux mois  et là je me suis dit que ce n’était plus possible. J’ai décidé d’acheter une maison en Creuse».

    Grâce à Charlotte, sa fille, et à Roland (vous suivez toujours ?), elle achète une belle maison creusoise dans le hameau de Védignat et commence à vivre en alternance, l’hiver dans les Pyrénées Orientales, à la lumière du sud et l’été dans la belle nature creusoise, à la fraicheur.

    Un accueil époustouflant et touchant

    « J’ai été époustouflée par l’accueil que j’ai reçu. J’ai tout de suite sympathisé avec mes voisins, Jacotte et son mari qui sont aussi des. » Dès le premier été, elle fait connaissance avec la grande famille du village lors d’un grand apéritif chez Jacotte.

    Très vite Emily découvre que les relations de voisinage peuvent cacher une sorte d’amitié très respectueuse. « On prend un café, on discute sur le pas de la porte, on ne s’impose jamais les uns aux autres mais je sais que je peux compter sur Jacotte et son mari. »

    Mais cet accueil chaleureux ne s’arrête pas à ses voisins immédiats. Eric est un autre voisin, il est éleveur, plus taiseux et très discret, sa présence est généreuse. « Comment dire ? c’est comme s’il veillait sur moi, pas au sens de surveiller mais plutôt de faire attention aux autres. Sur le pas de ma porte, je trouve régulièrement des kilos de cèpes ou de girolles, des légumes de son jardin, des œufs, il m’a même offert un faux filet prélevé sur la vache qu’il tue tous les ans pour nourrir sa famille. » Eric passe parfois le soir après son travail, « il lui arrive d’accepter de boire un verre, c’est beaucoup moi qui parle, c’est un homme assez taiseux, je lui pose des questions, ses réponses sont un peu laconiques mais il est là. Grâce à lui, j’apprends de la vie en Creuse.»

    Le dernier accueil qui a vraiment pris de court Emily, c’est celui des chasseurs, et cela a aussi changé son regard sur la chasse. « Ici la chasse, c’est sacré. Moi je ne suis pas fondamentalement pro chasse mais là j’entends quelque chose qui vient du cœur et de la tradition, quelque chose d’ancré et de profond. Moi je suis l’intruse, j’adore voir des chevreuils et à chaque fois je me dis que c’est cadeau, alors je redoute quand la chasse commence, mais c’est comme ça. » Tandis qu’elle me raconte ça, je peux voir le respect dans son regard.

    « Là aussi j’ai été couverte de cadeaux. » Un soir on sonne chez elle, quand elle ouvre la porte, elle se retrouve face à un gilet orange, alors qu’elle se demande ce qu’on peut bien lui vouloir, une main lui tend un sac en plastique assez lourd. C’est un morceau de sanglier de la part des chasseurs. Et cela recommence à plusieurs reprises. « Même si j’ai été dépourvue au début pour en faire quelque chose, à chaque fois je trouve ça fabuleux. J’ai donc décidé d’aller les remercier à la maison de la chasse qui est juste à côté. J’avais acheté deux bouteilles de vin, il y avait un brouhaha à l’intérieur, je toque puis j’entre, et je me retrouve face à une immense table avec une trentaine d’hommes, tous les regards sont braqués sur moi, dans un silence lourd qui a succédé aux conversations. Je bafouille et pose les bouteilles. Je referme la porte et après un silence, j’entends un immense éclat de rire. » Emily rentre chez elle penaude et très gênée, elle ne sait pas quoi en penser. Elle a su quelques jours plus tard par Roland que cela ne se faisait pas mais qu’ils avaient apprécié son geste, qu’ils en parlaient entre eux. « Là, tu as gagné des points. » a souri Roland.

    Cette expérience l’a beaucoup remuée et fait réfléchir au vivre ensemble et à ce que cela signifie quand on n’a pas eu la même éducation familiale, le même parcours. Alors comme elle donne encore des cours de management interculturel, un jour elle donne à ses étudiants cet exemple de la chasse et leur pose une question. « Est-ce qu’il est mieux d’acheter de la viande en supermarché dont on ne sait pas comment elle a été tuée ou de manger la vache qu’on a tuée ou les animaux qu’on a chassés ? Et on a eu un beau débat. » dit-elle en riant.

    Pour terminer en beauté notre entrevue, nous partons faire une grande promenade dans la campagne autour de chez elle. En chemin, elle me dit qu’elle comprend l’attachement à la Creuse, à la terre, qu’ont les Creusois. Elle est admirative de leur sens de l’accueil, alors que certains ont vécu ici toute leur vie, ne sont même jamais partis. Quand je lui demande si elle se sent intégrée, elle réfléchit puis me répond « J’ai rejoint l’association de randonnée à Fransèches grâce à Roland et là aussi, comme à Védignat, je ressens ce sens de l’accueil exceptionnel, une attention à l’autre, qui fait que je me sens moins seule. et que j’éprouve de la gratitude. Ce n’est pas de l’intégration, car je demeurerai toujours étrangère et même si je restais longtemps, je ne serai probablement jamais creusoise à leurs yeux. Mais après tout, je suis déjà Lorraine ! » conclut-elle en riant.

  • Le village creusois, c’était une grande famille !

    Le village creusois, c’était une grande famille !

    Ma rencontre avec Jacotte, c’est Charlotte Monsarrat qui me l’a suggérée, « un personnage ! » m’avait-elle dit. Ce jour-là sous un grand soleil, Jacotte me reçoit dans sa maison, « celle de mon père » précise-t-elle, une belle maison creusoise en granit où elle passe désormais sa retraite avec son mari. Elle m’invite à m’installer et s’assied face à moi sous un gigantesque soufflet de forgeron accroché au mur derrière elle.

    « Je dis souvent que je suis creusoise à 200% ! »

    Jacotte est née à Védignat, sur la commune d’Ars, dans la maison de ses grands-parents maternels, à une époque où l’on naissait la plupart du temps à la maison. Ses parents étaient tous les deux originaires du village.

    Son papa travaillait à la SNCF dans l’Allier à Commentry, une petite ville industrielle, puis à Montluçon. C’est là qu’elle a grandi, s’est mariée et a travaillé pendant près d’un demi-siècle. « J’étais aide-comptable, à mon époque on sortait de l’école avec le certificat d’études, ensuite j’ai suivi le cours Pigier. Puis, j’ai trouvé un emploi d’abord dans une usine puis dans un cabinet d’experts comptables. »

    C’est à l’âge de la retraite qu’avec son mari ils sont revenus vivre à Védignat, d’abord dans le bas du village dans la maison maternelle pour s’occuper de sa maman, puis au décès de celle-ci dans celle du papa, située dans le haut du village. « Quand j’étais petite, on disait le quartier du bas et le quartier du haut. Mon village, ça a toujours été important pour moi. »

    « J’ai voulu garder la maison de mon papa, j’y étais très attachée, c’était son atelier, son refuge, il y faisait des paniers, du cidre, du bricolage, il y stockait ses outils de jardin. Nous avons dû vendre les deux autres maisons de famille, il fallait bien faire un choix. On a fait pas mal de travaux. Dans la pièce où nous nous trouvons, j’ai voulu tout laisser en l’état, la cheminée et la forge, regardez le soufflet ! Il est magnifique, non ? Malheureusement, je ne connais pas son histoire, vous savez, avant les parents ou les grands parents ne nous racontaient pas grand-chose. »

    « Les travaux de la ferme, ce n’était pas ma tasse de thé. »

    Enfant, Jacotte a passé toutes ses vacances à Védignat, avec son grand frère. Elle y venait avec plaisir pour une raison bien précise, elle y retrouvait sa meilleure amie.

    « Marlyse c’est ma sœur de lait. On a 9 mois d’écart, on était tout le temps fourré chez l’une ou chez l’autre. Aujourd’hui, elle habite à Cahors et on se téléphone très souvent. On ne s’est jamais fâché, pas une seule fois, c’est beau une amitié comme ça, non ? »

    A cette époque, le village comptait encore de nombreux paysans et artisans. Les grands-parents de Jacotte étaient de petits paysans, comme il y en avait tant, dont l’exploitation était destinée à assurer la survie familiale et une certaine autosuffisance alimentaire, quelques vaches, des poules, des lapins, un cochon, quelques hectares de foin, un jardin potager, des arbres fruitiers, etc. Les travaux de la ferme occupaient toutes les journées une bonne partie de l’année. « Le grand père de Marlyse, lui, était charron1, il ferrait les bêtes, j’ai toujours le bruit de l’enclume dans la tête. »

    À une époque où la télé n’existait pas, encore moins les téléphones portables, les enfants jouaient dehors. « On s’amusait avec pas grand-chose. Les travaux de la ferme, ce n’était pas ma tasse de thé mais comme j’étais avec Marlyse, alors ça allait. On participait aux foins, aux moissons, à la récolte des légumes. Au lavoir, on était chargées de laver les chaussettes et on n’avait pas intérêt à laisser tomber le savon au fond. » Elle rit.

    « J’avais une grand-mère en or, elle était gentille et très proche de nous. » Née parisienne en 1900, de père creusois et maçon, la grand-mère de Jacotte s’était installée à Védignat lorsque ses parents y sont revenus après la guerre de 14. « Elle a connu mon grand-père à un mariage et puis ils se sont mariés eux aussi. Elle avait 18 ans. » Les souvenirs de sa grand-mère sont liés au goût et à l’odeur des merveilleux petits plats qu’elle leur préparait. « Les chocolats avec le lait des vaches encore tout chaud et crémeux, les œufs au lait, des pommes de terre au four avec le rôti de porc, les tartes aux prunes ! » J’en ai l’eau à la bouche en l’écoutant.

    Le grand-père était plus distant, il faisait partie de cette génération d’hommes qui ne montraient pas leurs sentiments. « Il nous embrassait une fois par an seulement, le premier janvier. On allait le saluer le matin et il nous donnait une pièce de 5 francs en argent. »

    Le village, c’était comme une grande famille.

    Evidemment, Jacotte me parle d’une époque où toutes les maisons du village étaient occupées, souvent par plusieurs générations, « jusqu’à quatre générations », me précise-t-elle. Tout le monde se connaissait.

    Les travaux collectifs étaient nombreux et souvent mutualisés. Laver le linge au lavoir permettait aux femmes de se retrouver, lorsqu’arrivait le temps de la moisson, les familles se regroupaient et tout le village s’affairait, deux ou trois jours avant il fallait préparer les repas, puis on moissonnait et chacun avait un rôle « nous les gamines, on faisait les serveuses ». Les événements collectifs, qui permettait aux familles de se retrouver, rythmaient les saisons.

    « À la Saint Cochon, on préparait la viande pour toute l’année, on faisait le boudin, on mettait la viande dans des gros saloirs, on préparait les jambons, et l’andouille, une saucisse régionale qu’on faisait sécher dans la cheminée. » Le village était alors comme une grande famille, tout le monde se fréquentait et se mélangeait !

    Dans les années 60, le village a commencé à changer mais il y avait alors de nombreux commerces ambulants, boulangers, bouchers, épicier et même mercerie sillonnaient les routes en camionnettes et s’arrêtaient dans les villages ce qui créait inévitablement de l’animation.

    Pour faire perdurer ce vivre ensemble, disparu avec le temps, l’exode rural et l’évolution de la société, Jacotte a été à l’initiative il y a plus de 20 ans d’un repas annuel de village. « On faisait ça à plusieurs et ça tournait d’une année sur l’autre. C’était une sacrée organisation ». Et autant d’occasions de se retrouver ! « Ce repas, ça nous occupait pendant de longs mois, il y avait toutes les générations, on était régulièrement cinquante. »

    « Il y a deux ans, les jeunes du village ont proposé de reprendre l’idée, nous, ça nous allait bien. Au début ça a fonctionné et, nous les mamies, on faisait les desserts. Et puis, ça s’est arrêté et depuis, il ne se passe plus rien, et ça, je l’ai en travers de la gorge ».

    Jacotte fait le constat avec tristesse, la vie de village a beaucoup changé depuis son enfance. Les gens restent chez eux, il n’y a plus à proprement parler de vie de village. On n’accueille plus les nouveaux arrivants. Le lien entre les générations s’est rompu. Quand Jacotte voit de la lumière dans une maison qui n’a pas été allumée depuis longtemps, la cheminée fumer, elle éprouve beaucoup d’émotion et peu importe qu’ils soient creusois ou pas.

    « Je suis très communicante, je suis la première à aller vers les gens. Dans les villages, ce qui est bien c’est de s’entraider, de se rendre service. Un petit mot gentil, moi ça me suffit. »

    Alors comme Jacotte, de l’énergie, elle en a encore à revendre, elle réfléchit à relancer l’idée d’un événement pour le village. « Peut-être pas un repas, c’est trop de travail, mais un apéritif, ce serait déjà bien. Et vient qui veut ! »

    Avec sa voisine, nouvellement installée dans l’ancienne maison de ses parents et néo-creusoise, elles y réfléchissent déjà très sérieusement !

  • Une baie vitrée sur la forêt

    Une baie vitrée sur la forêt

    Roland m’avait orienté vers Charlotte une néo-creusoise que je connaissais à vrai dire déjà un peu… Il m’a suffi de traverser la rue en sortant de chez Roland pour trouver sa maison. Charlotte m’accueille chez elle dans son chalet creusois avec vue sur la forêt, son chez soi depuis plus de 4 ans. Très vite intégrée avec son mari et son fils, elle a non seulement trouvé ses racines mais aussi les relations sociales dont elle avait toujours rêvé.

    Charlotte est née à Paris et a vécu toute son enfance en Essonne, dans une maison avec jardin. « Malgré la proximité de Paris, ce n’était pas une vie citadine. ». En grandissant avec les études puis son premier boulot, Charlotte a remonté la ligne B (ligne de Réseau Express Régional qui relie la banlieue sud à Paris) du RER au fur et à mesure de ses déménagements. Mais elle ne s’est jamais sentie parisienne.

    La Creuse, « ça passe ou ça casse »

    A l’âge de 25 ans, elle s‘installe à Paris, rencontre Tristan son futur mari qui est à moitié creusois (Saint-Agnant-près-Crocq) et à moitié Clermontois. Et donc tout naturellement, à partir de leur rencontre, elle se rend régulièrement en Creuse. « La première fois, je me suis dit, ça passe ou ça casse. Si je n’aime pas la Creuse, ça va poser un énorme problème. Mais, dès la première visite, j’ai adoré la route pour arriver jusqu’au village, les forêts, la campagne, le granit, tout ! »

    « Après Paris, j’ai habité à Ivry-sur-Seine, c’est un peu vivre à Paris mais en moins beau, je me sentais enfermée et je déprimais dès le vendredi soir ». Zachary, leur fils né en 2012, est souvent malade, comme de nombreux petits parisiens. « Il fallait que je trouve une solution. » La famille s’installe alors à Gif-sur-Yvette, toujours en Essonne, dans la grande maison de son père qui est atteint de Parkinson. « Cela nous a permis de nous rapprocher de lui et de pouvoir l’aider dans son quotidien. Et immédiatement, je revis ! Je renoue avec la forêt. Mais c’est compliqué côté boulot, deux heures de trajets par jour, c’est contraignant. » Charlotte commence alors à faire du télétravail, elle dort à Paris deux ou trois nuits par semaine. Quand son père part en Ehpad, elle décide, avec lui bien sûr, de mettre en vente la maison et elle se remet à chercher. Elle trouve à Meung-sur-Loire, à deux heures porte à porte de Paris. Sur ces entrefaites arrive le COVID. « On vit le COVID à la campagne à l’orée de la ville, au bord de la Loire et on le vit très bien, on a un potager, on se promène dans la nature. »

    « Je cherche des racines, je veux m’enraciner.»

    C’est alors qu’un livre va tout changer. Ce livre, c’est Une autre fin du monde est possible de Pablo Servigne, un livre orienté vers les solutions dont la thèse est que la seule façon de survivre, c’est le lien social.

    « Malheureusement nous ne nous étions pas fait d’amis à Meung. Ce manque de lien social me rend malheureuse. Ce livre est un révélateur qui à la fois me rend malade d’éco-anxiété et en même temps provoque en moi le déclic décisif. »

    Une fois de plus, Charlotte et son mari se remettent à chercher une maison. « Cette fois je suis décidée à m’enraciner dans une vraie campagne. » Ils cherchent en vain dans le Puy de Dôme et le Loiret, « pour pouvoir continuer à travailler sur Paris, il me faut une ligne de train. » Aucun projet n’aboutit. « Et puis je fais un jeûne, je passe mes journées devant une baie vitrée face à la forêt. Et je me dis, c’est le seul critère qui m’importe, je cherche une maison avec une baie vitrée qui donne sur la forêt. Et je pense immédiatement à la Creuse. »

    Charlotte ouvre leboncoin et trois jours après elle trouve enfin la maison de ses rêves à Saint-Michel-de-Veisse en Creuse. « On est en mai 2021 quand on visite la maison, je rentre dans le chalet et je sens que c’est là. Il y a une baie vitrée et la forêt. C’est beau, pas loin d’Aubusson, il n’y a aucun vis-à-vis, on dirait qu’on est seuls mais avec des gens autour dans le village. C’est hyper lumineux, on a le coup de foudre. On fait immédiatement une offre. » À l’époque, Charlotte et Tristan pensent que ce sera une résidence secondaire. C’est sans compter sur la détermination et l’impatience de Charlotte !

    L’impression d’être enfin chez soi

    La famille emménage en novembre 2021 sous la neige. « J’avais l’impression d’être enfin arrivée chez moi, j’étais heureuse. Le lendemain on avait 30 cm de neige, c’était trop beau ! » Mais au moment de repartir, impossible de sortir le camion de la neige. C’est ainsi qu’ils rencontrent Roland (vous savez, le portrait précédent ?) qui propose immédiatement de les aider. « Il était hyper gentil, hyper aidant. Vraiment une belle rencontre. Et j’ai compris très vite qu’il était un vecteur de lien social dans le village. »

    Les six mois suivants, ils reviennent toutes les fins de semaines, y passent Noël en famille. « On découvre que nos voisins sont adorables. Roland m’embarque tout de suite dans la vie du village, pour l’organisation de la fête annuelle. La relation avec le village commence par quelque de chose de hyper festif avec des gens qui nous accueillent les bras ouverts. » Ils les accueillent si bien qu’ils leur offrent un arbre pour leur jardin, un Reine Claude. Une nuit, Charlotte rêve qu’elle découvre un réseau de racines sous le sol bosselé de sa maison, elle a enfin trouvé ses racines.

    Avec le temps, ils ont de moins en moins envie de rentrer le dimanche soir, se font des amis, participent activement à la vie du village. Charlotte finira même trésorière de l’association locale de préservation du petit patrimoine. Ils organisent leur premier repas des voisins.

    Ils ont trouvé ici une solidarité et une entraide qu’ils n’avaient pas trouvées ailleurs. Sans angélisme car tout n’est pas rose, Charlotte énumère : « On se prête des choses, on s’échange des légumes, on vient t’aider à rentrer le bois, hyper naturellement… »

    La Creuse est devenue sa source d’inspiration

    La Creuse a également métamorphosé Charlotte qui s’est mise à écrire ici et est devenue autrice. La Creuse est sa source d’inspiration, les lieux, la forêt bien sûr mais également les villages, les histoires et leurs habitants. Elle entend donner une autre image de la ruralité : « J’aimerais contribuer à changer les regards pleins de clichés et d’a priori. »

    Aujourd’hui, Charlotte, Tristan et Zachary vivent dans leur maison qui est devenue leur résidence principale, ils sont totalement intégrés. La tradition de convivialité du village, qui semble remonter à la fin de la guerre, est peut-être due à une forme de métissage dans le village, analyse-t-elle, des Creusois qui sont toujours restés là, d’autres qui sont partis et revenus, des néo-creusois récents, des néo-creusois de la première génération, dont les enfants sont nés ici, un joli melting pot qui fonctionne.

    « Nous sommes ici chez nous maintenant et pour longtemps ! » affirme Charlotte avec un large sourire. Le plus beau cadeau c’est son fils qui le lui a récemment fait en lui déclarant droit dans les yeux : « De toutes façons, nous, on est creusois, hein maman ?! »

  • Roland : 100 000 volts au service des autres !

    Roland : 100 000 volts au service des autres !

    Delphine m’a orientée vers mon prochain portrait sans hésiter. « Il faut absolument que tu rencontres Roland ! » j’ai vite compris pourquoi. Né en Creuse, Roland l’a quittée dès la 3ème pour suivre sa formation de cuisinier. Il a ensuite beaucoup voyagé avant de revenir pour fonder une famille et rendre à la Creuse ce que la vie lui avait appris.

    « Très jeune, je savais ce que je voulais faire. »

    Roland naît dans une famille de cinq enfants, son père est commerçant ambulant et sa mère tient un magasin à Fransèches. « Je suis né dans la maison de famille », m’explique-t-il fièrement.

    « Relativement tôt, autour de mes 13 ans, j’ai su ce que je voulais faire, je voulais être cuisinier. Dans les campagnes les maisons sont toujours ouvertes et au moment des grands travaux agricoles, il y a toujours des tablées joyeuses qui rassemblent tout le monde. Ça me plaisait beaucoup. »

    Dès la 3ème, il rejoint son grand frère à Clermont-Ferrand pour y suivre sa formation dans une école. « Ça a été le début d’une aventure extraordinaire ! » Il entre ensuite au Galliéni, un restaurant clermontois, où il peaufine son métier auprès d’un chef bourguignon. « J’ai appris les grands classiques de la cuisine Bourguignonne. Les œufs meurettes, tout ça. »

    Après la Creuse, la vie de palace !

    Ce chef, qui l’apprécie visiblement beaucoup, l’emmène avec lui pour une saison sur la Côte d’Azur dans un palace de Saint-Jean-Cap-Ferrat ! Rien que ça ! « Passer de Fransèches à Saint-Jean-Cap-Ferrat, c’est quelque chose, on côtoyait des vedettes, des hommes politiques. Je travaillais dans le restaurant de nuit au bord de la piscine, c’est là que j’ai appris à griller les poissons ! C’était un rythme de vie très particulier, après le service on avait le droit de faire un plongeon dans la piscine où se baignaient les vedettes. Je ne pensais pas avoir accès un jour à ce type de choses. C’était une expérience incroyable ! »

    Il y apprend la cuisine du Sud, de nouvelles techniques, avant de reprendre son poste à Clermont.

    Qui veut aller en Angleterre ?

    Mais l’aventure de Roland ne s’arrête pas là, quelques mois plus tard, le chef lance sur le ton de la boutade : « Qui veut aller en Angleterre ? » Roland accepte sans réfléchir. Le chef cherche une équipe de cuisiniers susceptibles de former les Anglais dans le restaurant gastronomique d’un ancien manoir.

    Roland prend l’avion pour la première fois jusqu’à Londres puis jusqu’à Leeds. Le premier soir, il se fait traduire la carte et l’apprend par cœur. Le lendemain, on le charge de faire les commandes en fonction de la carte. « C’était beaucoup de responsabilités pour un jeune de 19 ans, mais je me suis débrouillé et j’ai fait plein de rencontres ! »

    Un soir le patron leur apprend qu’ils vont recevoir une équipe de tournage et qu’il va falloir mettre le paquet. André Téchiné débarque avec Isabelle Huppert, Isabelle Adjani, Marie-France Pisier et Alice Sapritch pour tourner Les sœurs Brontë. « On se croisait au petit déjeuner, j’étais français comme elles, elles avaient autant de difficultés en anglais que moi, ça crée des liens. » Un matin, Alice Sapritch qui n’apprécie pas les menus pré-établis, lui demande de lui cuisiner tous les jours une sole grillée avec une pomme de terre. Une proximité se crée avec cette femme solitaire et un peu étrange mais très agréable : « ça m’a beaucoup marqué. » Il assiste même au tournage d’une scène.

    Roland y reste 10 mois, finit par apprendre l’anglais, jusqu’au jour où il reçoit la visite de deux Bobbies qui lui remettent une lettre de la gendarmerie de Saint-Sulpice-les-Champs, on le réclame pour effectuer son service militaire. Il démissionne le cœur lourd et rentre en France pour effectuer son armée où il alterne mess et caserne.

    « Je change radicalement de vie. »

    Après son service, Roland travaille quelques temps à La Seiglière à Aubusson, achète une maison à retaper à Chasseline avec ses deux frères, puis rachète leur part au bout de quelques années. « J’avais alors le souhait de fonder une famille. J’ai rencontré ma femme et on a eu deux enfants. Je voulais une place beaucoup plus stable, je suis alors rentré dans la restauration collective à Aubusson. J’ai cuisiné pour les écoles, les personnes âgées, la crèche, et là aussi ça a été une découverte dingue ! J’ai cherché à améliorer les repas et l’image qu’on a de la restauration collective. Y avait tout à faire ! Et surtout, ça me laissait plus de temps libre. »

    Des découvertes humaines : « on anime un pays »

    C’est à ce moment-là qu’il s’engage dans l’associatif, en créant le comité des fêtes de Franssèches. Il y fait de nombreuses rencontres et apprécie la richesse des relations humaines. « Puis les années ont passé et j’ai fini par prendre ma retraite. » Il participe à la création d’une association dans sa commune d’habitation, continue à cuisiner pour les autres, à faire des repas, des goûters, des fêtes de villages. Ses engagements lui permettent d’œuvrer au bien-être de celles et ceux qui l’entourent, ce qui est finalement son seul vrai moteur. « Je suis anti-conflit, et j’ai remarqué que souvent il suffit de se mettre autour d’une table, de partager un repas pour arranger les choses. »

    A bientôt 68 ans, Roland continue à être très actif et à s’investir localement, élève des abeilles, cuisine pour les autres, organise des randonnées, est membre actif de l’organisation du Téléthon pour son village. Quant aux néo-creusois, il les regarde avec bienveillance, vous imaginez bien. « Quand ils s’installent, il y a un désir de Creuse, forcément, alors si on aime la Creuse, on ne peut pas être contre. »

  • La Creuse : instantanément, une émotion intense

    La Creuse : instantanément, une émotion intense

    Arrivée en creuse il y a un an et demi, Delphine a trouvé une maison qui l’attendait réellement et lui a envoyé trois signes comme dans les contes pour enfants pas sages. De la Creuse, elle dit tout aimer. Elle ne sait pas encore très bien comment la bascule va se faire, mais déjà elle est pleine d’envies pour le territoire…

    Delphine, je l’ai rencontrée par une connaissance commune et jusque-là nous n’avions échangé que par messagerie. Ce jour-là, nous avions rendez-vous dans un café de Chénérailles pour faire connaissance. Très vite, j’ai eu envie de faire son portrait et comme elle s’est sentie concernée, elle a immédiatement accepté.

    Delphine Maury est née à Grenoble et a déménagé à Paris à l’âge de 7 ans. Elle a vécu ce moment comme « une grande rupture, une grande souffrance ».


    « Moi, je croyais qu’on allait changer le monde. »

    Delphine est devenue productrice de dessins animés après avoir travaillé de longues années comme journaliste dans la presse jeunesse chez Bayard pour les magazines J’aime lire et DLire. Elle est ensuite entrée dans l’audiovisuel où elle a travaillé à la direction d’écriture de séries, toujours pour la jeunesse, qui est une constante dans son parcours professionnel. Très engagée pour la jeunesse, elle est passionnée par le fait d’accompagner les jeunes dans le monde qui nous entoure et ses évolutions. Elle a écrit Les grandes grandes vacances, une série qui passe sur France télévisions depuis 10 ans ; un long récit feuilletonnant qui raconte l’enfance de deux parisiens envoyés en Normandie pendant la guerre et basé sur des témoignages. Puis elle a produit Tobie Lolness, une adaptation télévisuelle du roman de Timothée de Fombelle, de 26 épisodes, soit 11 heures de feuilleton, dont elle est très fière. Delphine se voit comme « une productrice de service public ». Mais aujourd’hui, elle se pose beaucoup de questions.

    La période du covid lui a permis de poser les choses, de réfléchir, et de remettre en question sa vie : « Le covid pour moi, ça a été une période formidable. Je me suis rendu compte que je vivais dans les interstices du boulot, et là, j’ai découvert que je pouvais travailler dans les interstices de ma vie. Je me suis dit, alors on peut tout changer. »

    « Ça a été carrément des retrouvailles cette maison, elle m’a fait un truc de fou. »

    Tout est parti de là, une envie de vivre plus ou mieux et surtout une envie de trouver son lieu d’ancrage. Depuis toute petite, Delphine cherche SA maison. Elle se sent « apatride », n’en peut plus de Paris : « Je n’ai jamais appartenu à cet endroit-là. » dit-elle avant de sourire. Sa maison, celle qu’elle cherche depuis « toute sa vie », elle l’a trouvée… en Creuse !

    Il y a un an et demi, après avoir passé 10 jours près d’Aubusson chez une amie « un peu en mode pré-burnout », elle décide de chercher une maison sur Internet et elle trouve.

    Ce qui l’a décidé à sauter le pas ? « Je suis arrivée pour la première fois et j’ai ressenti aussitôt une émotion intense, c’était hyper puissant, hyper touchant. »

    Ce qu’elle a aimé ? « Les routes tortueuses, tu peux aller dans n’importe quel endroit et il y a 6 façons d’y arriver. Les arbres sont immenses, on peut faire 45 mn de voiture sans jamais croiser personne. Tout m’allait en Creuse, que tout soit long, que le temps soit long. »

    Mais surtout, la rencontre de sa future maison est un véritable conte de fée. Lorsqu’elle va la visiter avec la dame de l’agence, par trois fois celle-ci ne parvient pas à ouvrir les portes, par trois fois Delphine y parvient avec une facilité désarmante, y compris quand la dame utilise la mauvaise clé et que la serrure est montée à l’envers. « Quand on veut que quelque chose soit « vrai » dans un scénario, il faut le dire 3 fois. Et la maison, elle m’avait dit 3 fois que c’était moi. »

    Pour la Creuse, des envies, elle en a plein

    Depuis toujours, elle continue d’explorer plein de sujets qui la passionnent comme la céramique qu’elle pratique depuis longtemps, elle rêve d’ailleurs d’installer un atelier dans sa maison de Chénérailles. « Je n’ai jamais arrêté de me former, aux plantes médicinales, à la communication animale ou entre autres, en hypnose humaniste. » Elle a une passion et une fascination pour les intelligences artificielles, tout en étant consciente de la dévastation qu’elles peuvent engendrer.

    En attendant de venir y vivre un jour, elle rencontre énormément de gens en Creuse, des artisans, des voisins, des creusois et des néo creusois, elle prépare la suite et se sent vraiment accueillie par des gens passionnants et très ouverts.

    Pour l’instant, elle continue à faire des aller retours entre Paris et la Creuse mais la suite s’écrit déjà…