Fanny Lemoine-Avarello, chorégraphie d’une fonceuse

La vie de Fanny Lemoine-Avarello ressemble à une piste de danse : parfois glissante, souvent bondée, toujours en mouvement. À 39 ans, elle enchaîne les pas avec l’assurance de celles qui savent où elles vont, même quand la musique change sans prévenir.

« Je suis Fanny, je suis prof de danse. » Rideau. Musique. Lumière. Tout est dit. Ou presque.

Mais avant la Creuse, il y a eu Firminy dans le 42, son lieu de naissance, Saint-Étienne jusqu’au bac, Aurillac pendant deux ans puis Paris où elle obtient son diplôme. Paris, cette grande scène mythique où Fanny danse en coulisses pendant que d’autres occupent le devant de la scène. « Je vivais mal de la danse. C’était la galère. » Beaucoup de répétitions, peu de cachets, des auditions comme des castings de téléréalité sans caméra : « Je n’étais jamais retenue pour les grands spectacles type Disney ou Kamel Ouali. » Pas assez ceci, trop cela. « Je ne sortais pas du lot. »
Et c’est précisément là que la danse devient métaphore de vie : Fanny comprend qu’elle n’est pas faite pour danser dans les lignes droites des autres, mais pour inventer sa propre chorégraphie.

Ah l’amour

Puis arrive Julien. Entrée scène droite. Coup de cœur immédiat. « On s’est vus par intermittence, l’avantage c’était le train entre La Souterraine et Paris. » Huit mois d’allers-retours, de quais de gare et de sentiments bien calés sur le tempo. Le couple tient la mesure. Alors Fanny change de décor. Elle quitte la grande scène parisienne pour une salle plus intime, mais avec un parquet solide : la Creuse.

Premier pas creusois, décembre 2011. « À l’époque Julien jouait au rugby, on faisait donc beaucoup la fête le dimanche après-midi après les matchs. J’ai été super bien accueillie dans une ambiance très cool. Je m’entendais bien avec ses potes, mais en plus toutes les femmes des potes sont devenues des copines. Copines que j’ai encore aujourd’hui. Je me suis retrouvée très entourée alors que j’étais très seule sur Paris. » Premier cours de zumba, mars 2012 : soixante-dix personnes !Standing ovation. « Ça a démarré très vite. » La zumba devient son solo phare. À Paris, ils étaient cent. Ici, elle est pionnière. « Monte une asso », lui souffle Julien. Entrechoc naît comme ça, sur un contretemps bien senti.

La chorégraphie s’étoffe. Zumba, danse, fitness, pilates. Fanny virevolte d’un style à l’autre, sans jamais perdre l’équilibre. « Je bosse comme une dingue ! » Le corps encaisse, le genou proteste, la quarantaine approche comme un changement de musique un peu brutal. Alors elle ajuste. Elle ralentit. Elle coupe. « Je décide de calmer le jeu. » Fin du fitness. Fin de la carrière de danseuse. Fin de la compagnie pro. Pas par renoncement, mais par lucidité.

Car Fanny danse aussi avec ses émotions, et elles sont sans demi-mesure. « Tout est très extrême chez moi. » La joie déboule en grand jeté, la colère claque comme un talon sec, la tristesse s’étire en adagio. Sensible, fonceuse, bosseuse. Une danseuse qui ne triche pas avec le rythme intérieur.

Une sacrée belle danse

La Creuse, dans tout ça ? Un partenaire inattendu mais fidèle. « Toute ma vie actuelle existe parce que je suis venue m’installer ici. » Mari, enfants, reconnaissance, qualité de vie. « Quand je vois mes gamines courir dans le jardin, je me dis qu’on a une qualité de vie que les urbains n’ont pas. » La Creuse lui offre de l’espace, du souffle, et un public qui la suit. Même s’il pourrait parfois se lever de son canapé. « Il ne faut pas dire qu’il ne se passe rien en Creuse, il faut juste se bouger ! »

Fanny aime ce territoire comme on aime une danse imparfaite mais sincère. Elle le veut préservé. « Quand je vois toutes les coupes de bois, j’ai les boules. » Elle s’y projette, sans s’y enfermer. « Je ne me vois pas faire ce boulot jusqu’à 60 ans. » Pas question d’être une prof has been. Le dernier salut viendra quand elle l’aura décidé. Peut-être ailleurs. Peut-être au Québec, ce rêve qui flotte comme une musique lointaine. « J’ai envie de voir le monde. »

En attendant, Fanny continue d’enseigner, de transmettre, de danser autrement. Moins de paillettes, plus de sens. Moins de scène, plus de lien. Elle a compris une chose essentielle : la vraie réussite, ce n’est pas d’être au centre du plateau, c’est de rester en mouvement sans se perdre.

Et ça, franchement, c’est une sacrée belle danse.