Il y a des hommes qui avancent comme des solistes. D’autres préfèrent les grandes partitions collectives. Sébastien Moreau appartient sans doute à cette seconde famille. À 42 ans, le gérant de l’Alzire, coprésident de l’Archipel et militant associatif tous azimuts compose sa vie comme une œuvre en mouvement, faite d’engagements, de rencontres et d’attachement profond à un territoire qu’il n’avait pourtant jamais imaginé habiter.
« Je suis un homo sapiens de 42 ans, qui souffre quand il fait des excès le week-end, papa de deux enfants, marié depuis deux ans alors qu’on est en couple depuis plus de vingt ans. Je suis aussi gérant de l’entreprise qui s’occupe du café-hôtel-restaurant de l’Alzire, bénévole très fortement impliqué dans l’association La Moustache, et coprésident de l’Archipel, qui revendique l’existence d’une scène de musiques actuelles en Creuse. »
Dès les premières notes, on entrevoit la création multipiste. Derrière l’humour, le sourire et l’autodérision affleure une énergie débordante (malgré les excès du week-end). Culture, restauration, développement local : Sébastien Moreau accumule les engagements comme d’autres collectionnent les instruments. Pourtant, rien ne le destinait à devenir aubergiste.
Originaire de Limoges, il suit des études de géographie et de développement local avant de travailler dans l’urbanisme puis dans l’ingénierie territoriale. Pendant plusieurs années, il accompagne les collectivités du sud-est creusois sur des projets aussi variés que la santé, la culture, l’aménagement ou encore les premiers tiers-lieux.
« Ce qui était vachement intéressant, c’est que c’était multi-thématique. J’ai travaillé sur plein de choses : la culture, la santé, l’aménagement de places de villages, et à la fin sur les tiers-lieux, mais au tout début de ce truc-là qui ne s’appelait pas encore les tiers-lieux. Puis j’ai eu une forte envie de quitter ce monde et une forte envie de monter mon propre projet. »
Cette envie prendra la forme de l’Alzire. Comme un morceau longtemps répété avant son interprétation publique.
Une mélodie creusoise en trois mouvements
La Creuse est entrée dans sa vie bien avant son arrivée professionnelle. D’abord par la famille. Puis par la musique. Enfin par le travail.
Sa mère est creusoise. Enfant, il passe déjà une partie de son temps dans le département. Mais c’est à l’âge adulte que les liens se resserrent véritablement.
« J’ai toujours été en Creuse très régulièrement depuis ma plus tendre enfance, mais sans y être né ni y avoir grandi. Et puis autour de 25 ans, mes connexions avec la Creuse se sont vraiment raffermies. J’ai rencontré des gens à la fac, dont un de mes meilleurs potes qui était creusois, et avec qui j’ai fait de la musique. On a monté un groupe et sur les quatre musiciens, trois étaient creusois. Ensuite, une autre connexion avec la Creuse s’est faite en venant travailler ici. En fait, j’ai trois connexions historiques avec la Creuse qui sont complètement décorrélées les unes des autres, comme s’il y avait une espèce de pouvoir d’attraction. »
Le musicien n’a jamais complètement disparu derrière le gestionnaire. La musique revient constamment dans son récit, comme une ligne de basse discrète mais essentielle. Elle irrigue l’Archipel, nourrit l’Alzire et sert même de grille de lecture à son parcours.
Installé à Jarnages depuis plus de quinze ans, il a fini par trouver dans ce territoire un équilibre rare entre vie familiale et engagement professionnel.
« Je vis dans un village où j’ai tout à ma disposition. Je travaille dans le village, mes enfants ont été chez leur nounou ici, à l’école, au centre aéré. Le collège est à cinq minutes. Géographiquement et en termes de cadre de vie, je n’ai pas de raison de partir. Et puis l’Alzire vient exprimer ce que j’ai cherché à faire dans mes études et mes précédents métiers, mais de façon directe, en prise avec la population locale. C’est mon projet, c’est mon bébé. »
Défendre la partition d’un territoire d’avenir
Sébastien Moreau aime la Creuse, mais son regard n’a rien d’idéaliste. Il observe le territoire avec les yeux du praticien du développement local qu’il a été. Et ce qu’il voit l’inquiète : il décrit une terre riche d’initiatives, de solidarité et d’inventivité, mais fragilisée par le recul démographique et la disparition progressive des services essentiels.
« Quand je suis arrivé en Creuse, il y avait autour de 130 000 habitants. Quand on a ouvert l’Alzire, il y en avait 120 000. Aujourd’hui, dix ans plus tard, il y en a 115 000. La question que je me pose pour les vingt ans à venir, c’est : est-ce qu’on va réussir à stopper cette hémorragie démographique pour ne pas tomber en dessous des seuils qui vont nous faire perdre la santé et l’éducation ? Parce qu’au moment où on perd la santé et l’éducation, on a perdu le match. »
Son diagnostic est parfois sévère. Il estime que les Creusois sous-estiment souvent leur propre territoire.
« Le plus mauvais ambassadeur de la Creuse, c’est le Creusois. Beaucoup ont oublié à quel point c’est chouette ici. Je pense que la Creuse est souvent mieux décrite par les « néos » que par les gens du cru. »
Mais derrière cette critique perce surtout une immense affection pour ce département qu’il considère comme un laboratoire d’avenir : « Malgré tout ce que j’ai dit, je pense que la Creuse, avec ses vingt ans de retard, elle a vingt ans d’avance. Est-ce que ce n’est pas ça un territoire d’avenir ? Est-ce que ce n’est pas ce retard structurel qui devient une plus-value dans le contexte qu’on est tous en train de vivre ? »
À l’écouter, l’Alzire apparaît alors comme bien plus qu’un établissement. C’est une scène ouverte où se joue quelque chose de plus vaste : la capacité d’un territoire rural à rester vivant.
Et lui ? Il continue de tenir la baguette. « Ce que je me souhaite, c’est dix ans de plus. Dix ans de plus à faire vivre ce projet, à voir grandir mes enfants ici, à maintenir ce cadre de vie. Après, on verra. Peut-être que j’aurai envie de bouger. Mon délire, ce serait d’ouvrir un petit truc en bord de mer avec ma compagne, quelque chose de tout petit, sans salariés, juste nous deux. »
La phrase ressemble à une promesse qu’il se fait à lui-même. Chez Sébastien Moreau, les projets se succèdent comme les mouvements d’une même symphonie. Pour l’instant, la partition s’écrit encore à Jarnages, entre les murs de l’Alzire. Et tant que la musique continue, il entend bien rester sur scène.










