Auteur/autrice : Merwann

  • Former, transmettre, encourager

    Former, transmettre, encourager

    Il y a des joueurs qui passent leur carrière à courir après la lumière. Martin Douillard, lui, semble avoir choisi une autre tactique : être le joueur de l’ombre, jouer simple, lever la tête et faire avancer l’équipe. Depuis deux ans, l’ancien footballeur professionnel a posé ses crampons en Creuse, à Guéret, où il entraîne l’équipe première tout en multipliant les rôles. Comme un milieu relayeur infatigable, il distribue les ballons, colmate les brèches et fait tourner le jeu associatif sans jamais compter ses efforts.

    Né aux Sables-d’Olonne en 1985, passé par La Roche-sur-Yon avant d’intégrer à 17 ans le centre de formation du Mans, Martin Douillard a longtemps évolué dans les couloirs bien balisés du football professionnel. Lancé en Ligue 1 avec Le Mans, il a connu les exigences du haut niveau, les staffs étoffés, les infrastructures impeccables et les déplacements réglés comme des horloges. Sa carrière l’a ensuite conduit à Clermont, Luçon, Yverdon, Mulhouse, Pau, Rodez ou encore Aurillac. Un parcours de joueur de devoir, jamais star mais toujours dans le match.

    Changer de terrain

    En arrivant en Creuse, Martin Douillard a découvert un autre football. Ici, pas de vestiaire luxueux ni de moyens démesurés. À l’Entente de Guéret, club associatif avant tout, il faut parfois être à la fois entraîneur, organisateur, éducateur et interlocuteur des collectivités. Il gère les relations avec la mairie pour les infrastructures, supervise les événements du club, accompagne les jeunes joueurs et veille au quotidien sur un collectif fragilisé par deux descentes consécutives.

    Dans ce nouveau championnat de l’engagement amateur, il a dû changer de registre. Finis les automatismes du monde professionnel : désormais, il faut composer avec peu de moyens et beaucoup de bonne volonté. Martin Douillard avance alors comme un capitaine qui refuse de baisser la tête après une série de défaites. Sa stratégie repose sur les jeunes, qu’il accompagne aussi bien dans leur parcours sportif que personnel. Former, transmettre, encourager : il joue désormais le long terme.

    Et s’il accepte cette charge de travail, c’est parce qu’il croit profondément au modèle associatif. « Il ne faut pas compter ses heures », répète-t-il souvent. Pour lui, le plaisir doit circuler comme un ballon bien transmis : si l’entraîneur ne prend pas de plaisir, il ne peut pas le transmettre à ses joueurs.

    L’esprit creusois comme vestiaire

    La Creuse n’était au départ qu’un challenge professionnel. Elle est devenue un point d’ancrage. Divorcé et père de deux enfants, Martin Douillard y a reconstruit une vie. Il y a rencontré quelqu’un, découvert le monde agricole et compris ce que signifie travailler « avec le vivant », sept jours sur sept, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige.

    Ce quotidien l’a profondément marqué. Chez les Creusois, il admire la simplicité, l’humilité et la parole donnée. Des valeurs qu’il compare volontiers à celles d’un vestiaire soudé : chacun tient sa place, chacun fait son travail, sans grand discours inutile. Ici, dit-il, quand quelqu’un promet quelque chose, ce n’est pas “en l’air”.

    À mesure que les saisons passent, Martin Douillard semble avoir troqué le football spectacle contre le football de terrain, celui des bénévoles qui tracent les lignes avant les matchs et ferment le stade après tout le monde. Comme un joueur revenu défendre dans sa moitié de terrain après avoir connu les grands stades, il a trouvé dans la Creuse une autre définition de la réussite : faire avancer le collectif, modestement, mais durablement.

  • L’esprit Creuse, c’est la simplicité.

    L’esprit Creuse, c’est la simplicité.

    Il parle de la Creuse comme un kinésithérapeute parle d’un corps : avec précision, patience et fidélité. Chez Ludovic Lavigne, chaque souvenir ressemble à une articulation qu’on remet doucement en mouvement, chaque attachement à un muscle profond qu’il faut entretenir pour éviter qu’il ne s’atrophie. Depuis son cabinet de Guéret, le masseur-kinésithérapeute de 48 ans travaille les corps, soigne les douleurs, accompagne les reprises d’appui. Mais à l’écouter, on comprend vite qu’il applique aussi cette méthode à sa propre vie : avancer malgré les fragilités, garder l’équilibre, apprendre à compenser sans jamais renoncer.

    « Je suis né à Guéret, un vrai Creusois », dit-il simplement, comme on pose un premier diagnostic. La phrase contient déjà tout : la Creuse, les racines. Un père agriculteur du côté de Domeyrot, une mère infirmière, une sœur devenue infirmière libérale à Gouzon. Chez lui, l’enracinement n’a rien d’un slogan. Il est une mémoire musculaire.

    Une vie à rééduquer le possible

    Ludovic Lavigne a grandi entre Ajain, Parsac et le lycée Jean-Favard de Guéret. Puis, très tôt, la vie lui impose une adaptation permanente : une maladie génétique, une rétinite pigmentaire, réduit progressivement son champ de vision. « C’est une dégénérescence progressive des cellules de la rétine, qui dégénèrent d’abord par les cellules qui réceptionnent la lumière, avec un rétrécissement progressif du champ visuel. On appelle ça une vision tubulaire. » Aujourd’hui, il ne voit presque plus. Il raconte pourtant cette maladie sans pathos, avec le calme de ceux qui ont appris à travailler avec la douleur plutôt que contre elle. « Je le vis relativement bien. Là-dessus, je n’ai pas trop de problématiques. »

    Comme dans une séance de rééducation, il a fallu trouver d’autres appuis. Réinventer les gestes. Modifier les trajectoires sans abandonner le mouvement. À Limoges, il intègre une école de kinésithérapie spécialisée pour malvoyants et non-voyants. Puis vient un stage au centre de rééducation de Noth, près de La Souterraine. Une rencontre change alors la suite de son parcours : le docteur Yves-André Vimon. « À la fin de mon stage, il m’a contacté et m’a dit : on aimerait que tu viennes travailler chez nous. » Le jeune diplômé accepte.

    En 2003, il commence à travailler à Noth. Il y rencontre aussi Christelle, sa future associée. Ensemble, ils feront bientôt route commune, au sens propre comme au figuré, quand Ludovic arrête de conduire. En 2005, ils s’installent en libéral. D’abord locataires, puis propriétaires de leur cabinet construit en 2010.

    « Aujourd’hui, on est cinq praticiens, que des kinésithérapeutes. Il y a deux titulaires qui sont Christelle et moi. Et puis, on a Romane, Morgane et Théo qui nous ont rejoints en 2019, 2021 et 2024. »

    Chez Ludovic Lavigne, tout semble affaire de continuité. De patience. De progression lente.

    La Creuse, son rythme cardiaque

    Il parle de son territoire comme d’un organisme vivant dont il connaît les battements. « La Creuse, pour moi, c’est ma sérénité. » Ailleurs, son handicap le mettrait davantage en difficulté. Ici, il a ses repères, il connaît les visages, les distances. La Creuse est devenue son terrain d’équilibre, sa posture naturelle. « Partir à l’extérieur avec mon handicap, c’était forcément me mettre en difficulté et sortir de ma zone de confort. La Creuse, c’est tout petit. Tout le monde se connaît plus ou moins. Pour moi, c’est un territoire qui est plutôt rassurant. Amicalement, affectueusement, familialement. Mais Caroline, ma femme d’origine lyonnaise, m’a quand même permis d’avoir une ouverture sur l’extérieur. Quand je l’ai rencontrée, je n’aimais pas du tout partir en vacances. Moi, je suis fils d’agriculteur et quand tu es fils d’agriculteur, l’été, tu fais les foins, tu fais les moissons, tu castres les maïs, tu vas à la pêche. C’est ça nos vacances. Moi, je ne suis jamais parti en vacances avec mes parents par exemple. » Une région à son rythme. « En fait, j’ai besoin de temps pour les choses. La Creuse est à peu près à mon rythme. »

    Dans sa bouche, le département prend presque des allures de patient discret : un territoire qui évolue doucement, sans brutalité, sans surcharge. Pas de gestes brusques. Pas de tension excessive. Juste une lente adaptation. « En fait, on a la chance je trouve de voir les choses arriver. On n’a pas tout d’un coup ici en Creuse. On n’a pas encore cette société de surconsommation qui nous arrive dessus ».

    Et puis il y a les détails, ces sensations auxquelles il reste viscéralement attaché. Lui qui voit peu décrit le monde par les odeurs. « Des fois, juste de m’arrêter, de renifler des petites odeurs comme ça, pour moi, c’est des petits plaisirs simples. » L’odeur des fleurs au bord d’un chemin. Celle de la soupe préparée à la maison de retraite, qui lui rappelle la cantine du collège. Chez lui, les souvenirs fonctionnent comme des points d’appui sensoriels, des muscles invisibles qui maintiennent encore debout. Ludovic Lavigne appartient à cette Creuse des habitudes simples. « L’esprit Creuse, c’est la simplicité. Ce sont des gens simples qui ont besoin de choses simples et qui n’ont pas besoin de beaucoup de choses pour être heureux. »

    Le soigneur des sportifs

    Son autre terrain, c’est le sport. Là encore, tout est venu du corps. Enfant et adolescent, il joue au football. Grâce à une connexion familiale improbable, il rencontre le kiné du Paris-Saint-Germain lors des stages du club à Pouligny-Notre-Dame. « C’est là qu’est née ma passion pour la kinésithérapie. » Le jeune Creusois se retrouve alors à côtoyer Georges Weah ou Bernard Lama.

    Mais plus que les stars, ce sont les gestes du soigneur qui le fascinent. Le kiné devient celui qui remet debout. Celui qui permet le retour au jeu. Depuis, Ludovic Lavigne soigne les sportifs comme on accompagne une reconstruction : avec fidélité et présence. « Ça a commencé par le cyclisme où j’ai été le responsable médical kiné de 2010 jusqu’à 2022. Après, le foot est venu me chercher en 2013. Et puis, le RCG est venu en 2017. C’est le docteur Vimon, encore lui, ancien joueur de rugby, qui m’avait contacté : « Ludo, on a deux joueurs importants, j’aimerais bien que tu puisses les voir. » C’est à ce moment-là que je me suis rapproché du rugby. »

    Au Rugby Club Guérétois, il a trouvé plus qu’un rôle médical : une famille d’adoption. Il parle de Clément Rochelli et Maxime Lascaux avec une affection immédiate : « C’est des sportifs et c’est une famille ». Chez lui, la fidélité ressemble à un tendon : solide, indispensable.

    Garder le mouvement

    Ludovic Lavigne pourrait facilement se satisfaire de cette stabilité creusoise qu’il aime tant. Pourtant, il refuse le repli. Il admire ceux qui viennent d’ailleurs, même s’il reconnaît les résistances locales. « Je suis assez admiratif parce que le Creusois a quand même cette tendance à être un peu rustre à accueillir des gens nouveaux, des gens de l’extérieur. J’aime voir les gens amener des choses de l’extérieur, mais pas forcément vouloir nous les imposer. De la diversité naît la richesse. » La formule tombe comme un principe thérapeutique : un corps qui ne bouge plus finit par se raidir. Un territoire aussi.

    Alors il espère davantage d’ouverture, de transports, de connexions avec l’extérieur. Il veut pouvoir rester ici sans être coupé du monde. Voir ailleurs. Revenir ensuite. Car revenir compte autant que partir. « J’espère qu’on puisse réussir à s’ouvrir quand même plus sur l’extérieur, qu’on ait des moyens de communication comme le train, comme l’avion. Nous permettre de pouvoir être dans notre territoire et de nous y retrouver, mais aussi d’avoir la capacité à pouvoir aller chercher les choses extérieures. Il y a des gens qui restent vraiment trop fermés ici et qui ne s’ouvrent vraiment pas suffisamment à l’extérieur. J’aime mon territoire, mais j’aime aussi ponctuellement sortir voir d’autres choses ailleurs. Après, j’aime bien revenir. »

    Aujourd’hui encore, malgré la maladie, il regarde vers l’avenir avec une curiosité presque enfantine. « j’espère toujours garder la flamme, la passion de mon métier. j’espère surtout que mes proches soient en bonne santé, que mon fils réussisse ses études, et qu’il réussisse surtout à grandir, grandir avec un grand G, grandir dans sa vie personnelle, dans sa vie professionnelle, être heureux, faire ce qui lui plaira dans la vie. Ça, c’est des objectifs d’un père, je pense.»

    Au niveau médical, Ludovic reste lucide. « Je ne m’attends pas à revoir. Par contre, qu’est-ce que je vais être ultra autonome dans pas longtemps, avec l’intelligence artificielle ! » Les lunettes connectées, les voitures autonomes : là où d’autres voient des gadgets ou des dangers, lui voit une nouvelle autonomie possible. « Moi, je sais que je vais reconduire un jour dans des voitures autonomes. »

    Comme un patient qui retrouve progressivement sa mobilité, Ludovic Lavigne continue imagine déjà les gestes qu’il pourra encore accomplir demain.

    Et au fond, c’est peut-être cela qui le définit le mieux : un homme qui, malgré les pertes progressives, refuse l’immobilité. Un kinésithérapeute qui applique à sa propre existence ce qu’il transmet chaque jour aux autres : continuer à avancer, même lentement, même autrement.

  • Le fil conducteur de la Creuse

    Le fil conducteur de la Creuse

    Clément Rochelli ne s’est pas simplement installé en Creuse, il s’y est enraciné avec la même ténacité qu’un câble électrique qu’on ne peut plus débrancher. Né dans le Lot à Pinsac, ce « néo-creusois » a transformé un simple déplacement professionnel en une véritable métamorphose identitaire. Son arrivée à Guéret ressemble à celle d’un courant électrique traversant une ligne de haute tension : il a fallu un temps de charge, des ajustements techniques et une adaptation au terrain pour que la lumière se fasse. Aujourd’hui, chargé d’études en électrification au Syndicat Départemental des Énergies de la Creuse (SDEC), il est lui-même devenu un fil conducteur indispensable, reliant son passé sud-ouest à sa vie présente, tissant des liens invisibles mais solides entre les villages et les territoires. Il résume parfaitement cette fusion : « Je suis presque plus Creusois que les Creusois, parce que moi, à travers mon boulot, je connais presque tous les bleds en Creuse. »

    De l’arrivant à l’élu de terrain

    L’histoire de Clément est celle d’un parcours qui a suivi la logique d’un câblage complexe, où chaque étape devait être soigneusement connectée avant que le système ne fonctionne. Élevé dans une famille de rugbymen du Lot, dont la loyauté envers le Sporting Union Agen était un dogme, il a d’abord usé ses crampons sur les terrains de foot avant de trouver son poste sur ceux de rugby. En parallèle, il s’est orienté vers l’électrotechnique. Son BTS l’a conduit de Brive à Limoges, puis, comme par une impulsion magnétique, vers Guéret : « je ne connaissais absolument pas du tout Guéret. Quand je suis arrivé ici, je ne connaissais personne. » Son atterrissage en Creuse fut chaotique, « un peu à l’arrache », au dernier moment, avec un contrat pour le SDEC signé en urgence. « La Creuse m’a amené de la stabilité, parce que je suis arrivé ici à la vingtaine, normalement un âge où tu fais le con, tu fais des conneries, la fiesta et tout. »  

    Cependant, c’est sur le terrain du Rugby Club de Guéret (RCG) que la véritable installation a commencé. Avant d’intégrer le club et alors qu’il vit à Guéret, Clément les affronte avec son équipe de Souillac : « On en prend 60, je crois, ou 64, je crois. En plus, ils jouent en noir, et nous, on vient qu’avec des maillots noirs. Donc on se retrouve à jouer avec leurs maillots d’il y a 20 ou 30 ans épais comme ça, ils faisaient un cagnard, un grand soleil, enfin c’était affreux et on en prend une branlée phénoménale. » Finalement joueur du RCG en 2011 à l’âge de 22 ans, il a dû surmonter la résistance initiale d’un milieu parfois perçu bon enfant mais de l’intérieur un peu fermé. Il se souvient de ces premiers entraînements où les locaux « te disent bonjour sans trop te regarder. Au rugby, on aime bien faire gonfler les pecs, comme on dit. Donc forcément, il y a un mec qui vient d’ailleurs, au début, on ne va pas aller le voir. ». Mais comme un bon connecteur qui finit par serrer la vis, il a brisé ces barrières. « J’ai été très vite adopté, peut-être même trop. Heureusement que j’ai un peu gardé l’accent du sud-ouest. C’est marrant, il y a des mecs avec qui ça a été un peu compliqué au début qui sont devenus mes meilleurs potes ici », confie-t-il, reconnaissant que le club, centenaire et fierté du département, a joué un rôle crucial dans son acceptation. Mais même en dehors des terrains, Clément commence à se faire une place sous le ciel creusois : « en 2014, j’ai rencontré ma femme, qui est une creusoise, et du coup, je me suis installé ici. J’ai construit ma maison, mon père est monté du lot, on a fait la maison tous les deux. C’était un projet bien sympa. » La blessure qui a mis fin à sa carrière de joueur en 2019 n’a pas coupé le courant ; elle l’a simplement redirigé vers un nouveau rôle, celui d’entraîneur des seniors, où il passe désormais sa quatrième année, transmettant son savoir avec la même rigueur que sur le plan de câblage. « J’ai un gros point d’ancrage en creuse, clairement, et le RCG y est forcément pour quelque chose. »

    Un Câblage Humain et Territorial

    Aujourd’hui, Clément ne se contente plus de faire circuler le courant, il est devenu le gardien de la stabilité du réseau local. Son attachement à la Creuse ne repose pas seulement sur sa fonction publique, mais sur une architecture familiale solide : sa femme Aurélie et leurs trois enfants, tous creusois de naissance, forment les piliers de sa maison. « Mon attachement, il est là, de par ma femme et mes enfants, ce qui est normal. Mais après, mon attachement vient aussi de mon travail, parce que c’est un job qui m’a beaucoup apporté. Et après, forcément, il y a Guéret, il y a le RCG. le club apporte de la fierté, parce que c’est quand même un club centenaire, il y a tout un département derrière. Quand tu joues au RCG, tu peux en être fier, parce que les gens en parlent beaucoup, partout où tu vas, au marché ou ailleurs, ça ne parle que de ça », dit-il, soulignant que la Creuse n’est plus un « coin paumé » comme on le pensait autrefois, mais un territoire de fierté. Il a vu ses préjugés initiaux fondre : « Ça branchait un peu toujours sur la Creuse, tu finiras en Creuse tout seul… et maintenant que je suis ici, depuis longtemps, je m’en rends compte aussi. Mais Franchement, les Creusois sont des gens très accueillants. Un peu rustres, peut-être, au début. »

    Pour Clément, le développement de la Creuse passe par un « câblage » humain et économique plus dense. Il rêve d’un département qui attire du monde et du travail, au-delà de la simple beauté de la nature. « c’est un département qui est pauvre, en termes d’habitants, et si on veut arriver à développer, il faut déjà du monde…. Et arriver à attirer du monde, attirer du boulot, ça passe par là, c’est comme ça. » Sa vision est pragmatique et ancrée : il ne voit pas sa vie ailleurs. « Franchement, moi, je suis très heureux ici. Alors après, moi, j’aime pas trop bouger. De toute façon, ça sert à rien que j’y pense, parce que ma femme ne veut pas partir d’ici. Les Creusois sont attachés à leur territoire, et c’est très bien », affirme-t-il, privilégiant le calme et la proximité familiale : « j’aime ma tranquillité, j’aime la campagne. J’ai envie d’élever mes enfants dans un cadre comme ça, on est quand même bien chez nous. »

    Avec ses parents et sa terre d’origine à deux heures de route, plus ses enfants grandissant dans un cadre qu’il juge idéal, il reste un fil électrique vivant, assurant la continuité entre le Lot d’origine et la Creuse adoptée, prêt à transmettre cette énergie vitale à la génération suivante.

  • « Je n’ai pas choisi d’être Creusois, j’ai juste eu de la chance ! »

    « Je n’ai pas choisi d’être Creusois, j’ai juste eu de la chance ! »


    Comme sur un terrain de rugby, certaines trajectoires ne sont jamais rectilignes. Elles avancent par percées, rucks, blessures et reprises, jusqu’à trouver une ligne d’essai inattendue. Celle de Julien Le Moine commence en Creuse, ballon en main et terre au cœur, puis bifurque vers les neiges du Québec avant de revenir s’ancrer là où tout a commencé. Entre chocs du sport de haut niveau et douceur rugueuse d’une meute de chiens nordiques, il a appris à transformer les plaquages de la vie en nouveaux départs. Portrait d’un homme qui a troqué les crampons pour le mushing, sans jamais quitter l’esprit du jeu collectif.

    Julien Le Moine parle comme on entre sur un terrain : sans détour, avec cette franchise des rugbymen. Né il y a 39 ans à Guéret, en Creuse, « le plus beau département de France », comme il aime le rappeler, il a grandi le ballon ovale déjà calé sous le bras, dans une famille où le rugby n’était pas un sport mais une langue maternelle. « Toute ma vie a été rythmée par le rugby », dit-il simplement, comme on évoque une évidence.

    Dans son récit, l’enfance ressemble à une première mi-temps sous un ciel vaste, quelque part entre les champs et les chiens. Car avant même les mêlées et les plaquages, il y a eu les huskies. « Mes parents en avaient, ça ne se faisait pas beaucoup ici… mais moi j’ai toujours baigné dedans. » Déjà, le terrain était double : la boue des stades et la meute de chiens. Deux lignes de jeu qui, longtemps, ont couru en parallèle sans se croiser.

    Les premières mêlées : apprendre à encaisser

    À 13 ans, Julien quitte la Creuse pour intégrer un centre de formation. Le match devient sérieux. Plus dur aussi. « C’était l’élite… la guéguerre à l’entraînement. », avoue-t-il. Lui, le « petit Creusois », doit faire sa place dans un pack où personne ne fait de cadeau. Il serre les dents, avance mètre après mètre.

    Mais très vite, le rugby lui rappelle sa loi la plus cruelle : celle du corps. Les blessures arrivent comme des plaquages à retardement. Croisés, épaule, malléole… À chaque fois, le même scénario : chute, silence, puis retour à la ligne de départ. « Retour à Guéret… retour à la case départ. »

    Dans cette carrière hachée, Julien avance comme un joueur qui refuse de sortir malgré les coups. Il s’accroche, revient, repart. Capitaine un jour, remplaçant le lendemain, mais il ne lâche pas. Parce que dans le rugby comme dans la vie, il y a ceux qui brillent, et ceux qui tiennent.

    Le tournant du match : quand la vie bascule

    Puis vient l’action qui change tout. Pas sur un terrain, mais dans un cabinet médical. Une hernie thoracique, menaçant la moëlle épinière. Le verdict tombe comme un carton rouge définitif. « Je risquais de finir en fauteuil. » La veille des phases finales, on lui interdit de jouer. Fin de match. Fin de carrière. Brutale. Injuste. Irrévocable.

    Mais Julien n’est pas de ceux qui quittent le terrain sans regarder une dernière fois les lignes blanches. Il encaisse, comme toujours. Et il se relève ailleurs.

    Changement de jeu : la neige comme nouveau terrain

    Cet « ailleurs », il a commencé à naître bien avant. Lors d’un voyage au Québec, comme une échappée hors de la mêlée. « Ma femme avait envie de voyage, je lui ai dit si on bouge, c’est au Québec, parce que j’ai toujours kiffé la neige et le froid. Je voulais qu’on aille voir les musher. Un musher c’est quelqu’un qui a une meute de chiens de traîneau. On a donc fait un voyage pseudo organisé de sept jours dans une pourvoirie, une pourvoirie au Canada c’est un camp de vacances. On a fait du chien de traîneau, de la moto-neige et tout. Et on est tombé avec une super équipe. »

    Là-bas, dans le froid et la neige, quelque chose se réveille. Un souvenir d’enfance. Une intuition. « Je leur ai demandé s’ils ne voulaient pas me prendre en stage… ça faisait deux heures qu’on se connaissait. »

    Audace. Il ose. Et ça passe.

    Pendant trois hivers, Julien devient handler, vit avec les chiens, apprend, observe. Et surtout, il rencontre Dominique, un musher à la tête de 80 chiens.

    « La vie est faite de rencontres. » Celle-ci sera décisive. « Sans lui, je n’aurais jamais créé tout ça. », confie-t-il. Dans cette phrase, il y a une reconnaissance infinie, une émotion profonde, comme une passe décisive qu’on n’oublie jamais.

    Construire son propre terrain : Husk’in’Creuse

    De retour en Creuse, Julien change de stratégie. Il ne s’agit plus de jouer pour un club, mais de créer le sien. Un projet à son image : brut, engagé, solidaire. Husk’in’ Creuse naît ainsi, dans une grange, avec quelques chiens abandonnés et beaucoup de débrouille. « Au début j’en avais 5… puis 7… aujourd’hui on en a 39. »

    Aidé par des amis et soutenu par sa famille, il construit tout : les enclos, les infrastructures, la meute. Comme une équipe soudée autour d’un capitaine qui ne lâche rien. Mais surtout, il donne du sens à son projet : accueillir des chiens abandonnés et ouvrir les activités à tous, notamment aux personnes en situation de handicap. « Aujourd’hui, quasiment 50 % des personnes qui viennent chez nous sont en situation de handicap. »

    Le rugby lui a appris à jouer collectif, il en a fait sa philosophie.

    Les prolongations invisibles : l’envers du décor

    Mais derrière l’image du musher libre dans les grands espaces, il y a une autre réalité. Moins glamour. Plus rugueuse. « Quand les gens viennent ici, ils disent c’est trop cool, tu fais métier de rêve. Sauf qu’après la vie réelle, c’est que je bosse avec du vivant, c’est-à-dire que je tu dois t’en occuper 7 jours sur 7 jours H24… je ne vois pas ma famille, mes enfants. »

    Julien ne maquille rien. Il parle des taxes, des difficultés, du besoin de reprendre un autre travail pour tenir financièrement. « Je me sors un mi-temps ici… et à côté je fais des travaux. » Le rêve a un prix. Et il le paie sans se plaindre, comme on accepte un match sous la pluie.

    Ses enfants lui rappellent parfois le score réel. « Papa, on ne te voit jamais. » Alors il encaisse encore, mais cette fois, ça touche ailleurs.

    Jouer à domicile : la Creuse comme maillot

    Julien n’a jamais quitté son terrain d’origine. La Creuse, pour lui, n’est pas un choix par défaut. C’est un engagement. « Je suis un fervent amoureux de mon département, c’est pour ça que j’ai voulu créer ma structure ici. » Il la défend comme un joueur défend son maillot. Avec fierté. « On voit que l’une des premières richesses après le pétrole c’est l’or blanc c’est l’eau et on a la chance en Creuse d’avoir des grosses retenues d’eau. » Avec ténacité, sans jamais baisser les bras. « Nous tenons à vous remercier pour les nombreux messages de soutien que nous recevons depuis quelques jours. Chacun de vos mots nous touche et nous encourage à poursuivre notre mission », message posté quelques jours après l’incendie ayant ravagé une des granges de Husk’in’Creuse. Avec lucidité aussi. Il sait que le territoire se vide, que l’économie est fragile. Mais il reste optimiste. « On a besoin de créer, d’attirer, de développer. J’adore que des gens viennent ici et essayent de créer quelque chose. Je suis pour que les gens réussissent. »

    Et surtout, il croit en une certaine idée du collectif. « Il faut accepter les autres. Sinon on est mort. L’esprit creuse, c’est avant tout savoir défendre son territoire et à accepter les autres. » Dans sa vision, la Creuse est un terrain à reconstruire, où chacun doit prendre sa part du jeu.

    La troisième mi-temps : transmettre et rêver

    Aujourd’hui, Julien ne parle plus de carrière. Il parle d’avenir. De ses filles. De transmission. « J’espère qu’elles feront comme leur mère et moi, qu’elles feront un métier passion… qu’elles s’éclateront. » Et il pense aussi à lui, à sa création : « J’espère pouvoir vivre un jour de tout ce que j’ai monté, et j’y crois fortement. »

    Et puis il y a cette phrase, comme un slogan, comme un vestiaire avant d’entrer sur le terrain : « Rêvons nos vies, vivons nos rêves. »

    Tout est là. Dans cette devise, il y a le joueur, le père, le bâtisseur. Celui qui a pris des coups, mais qui a toujours choisi d’avancer.

    Coup de sifflet final : rester debout et poursuivre le rêve

    Le portrait de Julien Le Moine, c’est celui d’un homme qui n’a jamais vraiment quitté le rugby. Il a simplement changé de terrain. Aujourd’hui, ses mêlées sont faites de chiens et d’humains à accompagner. Ses plaquages, ce sont les obstacles du quotidien. Ses essais, ces moments où quelqu’un, enfin, retrouve un sourire, un peu grâce à lui et à ce qu’il a entrepris.

    Et s’il fallait résumer son parcours, ce serait peut-être cette phrase à laquelle il croit dur comme fer : « La vie est faite de rencontres. » Et effectivement, rencontrer Julien Le Moine redonne confiance en la vie et foi en l’humanité.

    Dans ce match-là, Julien ne cherche pas à être le meilleur joueur. Il joue juste à fond, jusqu’au bout. Et surtout, il joue collectif, pour les autres. Et ça fait du bien !

  • Fanny Lemoine-Avarello, chorégraphie d’une fonceuse

    Fanny Lemoine-Avarello, chorégraphie d’une fonceuse

    La vie de Fanny Lemoine-Avarello ressemble à une piste de danse : parfois glissante, souvent bondée, toujours en mouvement. À 39 ans, elle enchaîne les pas avec l’assurance de celles qui savent où elles vont, même quand la musique change sans prévenir.

    « Je suis Fanny, je suis prof de danse. » Rideau. Musique. Lumière. Tout est dit. Ou presque.

    Mais avant la Creuse, il y a eu Firminy dans le 42, son lieu de naissance, Saint-Étienne jusqu’au bac, Aurillac pendant deux ans puis Paris où elle obtient son diplôme. Paris, cette grande scène mythique où Fanny danse en coulisses pendant que d’autres occupent le devant de la scène. « Je vivais mal de la danse. C’était la galère. » Beaucoup de répétitions, peu de cachets, des auditions comme des castings de téléréalité sans caméra : « Je n’étais jamais retenue pour les grands spectacles type Disney ou Kamel Ouali. » Pas assez ceci, trop cela. « Je ne sortais pas du lot. »
    Et c’est précisément là que la danse devient métaphore de vie : Fanny comprend qu’elle n’est pas faite pour danser dans les lignes droites des autres, mais pour inventer sa propre chorégraphie.

    Ah l’amour

    Puis arrive Julien. Entrée scène droite. Coup de cœur immédiat. « On s’est vus par intermittence, l’avantage c’était le train entre La Souterraine et Paris. » Huit mois d’allers-retours, de quais de gare et de sentiments bien calés sur le tempo. Le couple tient la mesure. Alors Fanny change de décor. Elle quitte la grande scène parisienne pour une salle plus intime, mais avec un parquet solide : la Creuse.

    Premier pas creusois, décembre 2011. « À l’époque Julien jouait au rugby, on faisait donc beaucoup la fête le dimanche après-midi après les matchs. J’ai été super bien accueillie dans une ambiance très cool. Je m’entendais bien avec ses potes, mais en plus toutes les femmes des potes sont devenues des copines. Copines que j’ai encore aujourd’hui. Je me suis retrouvée très entourée alors que j’étais très seule sur Paris. » Premier cours de zumba, mars 2012 : soixante-dix personnes !Standing ovation. « Ça a démarré très vite. » La zumba devient son solo phare. À Paris, ils étaient cent. Ici, elle est pionnière. « Monte une asso », lui souffle Julien. Entrechoc naît comme ça, sur un contretemps bien senti.

    La chorégraphie s’étoffe. Zumba, danse, fitness, pilates. Fanny virevolte d’un style à l’autre, sans jamais perdre l’équilibre. « Je bosse comme une dingue ! » Le corps encaisse, le genou proteste, la quarantaine approche comme un changement de musique un peu brutal. Alors elle ajuste. Elle ralentit. Elle coupe. « Je décide de calmer le jeu. » Fin du fitness. Fin de la carrière de danseuse. Fin de la compagnie pro. Pas par renoncement, mais par lucidité.

    Car Fanny danse aussi avec ses émotions, et elles sont sans demi-mesure. « Tout est très extrême chez moi. » La joie déboule en grand jeté, la colère claque comme un talon sec, la tristesse s’étire en adagio. Sensible, fonceuse, bosseuse. Une danseuse qui ne triche pas avec le rythme intérieur.

    Une sacrée belle danse

    La Creuse, dans tout ça ? Un partenaire inattendu mais fidèle. « Toute ma vie actuelle existe parce que je suis venue m’installer ici. » Mari, enfants, reconnaissance, qualité de vie. « Quand je vois mes gamines courir dans le jardin, je me dis qu’on a une qualité de vie que les urbains n’ont pas. » La Creuse lui offre de l’espace, du souffle, et un public qui la suit. Même s’il pourrait parfois se lever de son canapé. « Il ne faut pas dire qu’il ne se passe rien en Creuse, il faut juste se bouger ! »

    Fanny aime ce territoire comme on aime une danse imparfaite mais sincère. Elle le veut préservé. « Quand je vois toutes les coupes de bois, j’ai les boules. » Elle s’y projette, sans s’y enfermer. « Je ne me vois pas faire ce boulot jusqu’à 60 ans. » Pas question d’être une prof has been. Le dernier salut viendra quand elle l’aura décidé. Peut-être ailleurs. Peut-être au Québec, ce rêve qui flotte comme une musique lointaine. « J’ai envie de voir le monde. »

    En attendant, Fanny continue d’enseigner, de transmettre, de danser autrement. Moins de paillettes, plus de sens. Moins de scène, plus de lien. Elle a compris une chose essentielle : la vraie réussite, ce n’est pas d’être au centre du plateau, c’est de rester en mouvement sans se perdre.

    Et ça, franchement, c’est une sacrée belle danse.

  • Du bitume du 91 à la nature creusoise

    Du bitume du 91 à la nature creusoise

    À 41 ans (bientôt 42, précision importante), Emmanuelle Langlois est animatrice au Local jeunes de la ville de Guéret. Banlieusarde revendiquée, ex-anti-Creuse assumée et rebelle professionnelle, elle a pourtant fini par poser ses valises – et son cœur – au milieu des champs, des forêts et des champignons creusois. Portrait d’une femme qui ne pensait pas trouver l’amour, ni une maison avec jardin, dans le 23. Entre banlieue parisienne et campagne creusoise, son histoire raconte une rencontre inattendue avec un territoire qu’elle n’avait pas choisi, mais qui a fini par la choisir.


    Emmanuelle est née à Juvisy-sur-Orge, dans l’Essonne, le 91. Le vrai. Le dur. Le bitume. Après un bac commerce, elle tente logiquement… le commerce. Mauvaise idée. Très mauvaise idée. « Une catastrophe », dit-elle, sans filtre ni service après-vente.
    Heureusement, elle a un BAFA en poche et quelques colos derrière elle. Elle bifurque donc vers l’animation et trouve sa place à Savigny-sur-Orge, toujours dans le 91, où elle travaille pendant douze ans dans le service périscolaire. Les enfants, l’énergie, le lien : là, ça fonctionne.
    À cette époque, la Creuse n’est qu’un lien familial, un endroit où vivent les grands-parents et où l’on s’ennuie ferme quand on est ado sans potes, sans bus et sans centre commercial à moins de dix kilomètres. « Je viens du 91 et je me prends pour une petite banlieusarde. Quand je viens en Creuse, c’est source d’ennui, je me fais chier, je trouve qu’il n’y a rien à faire. Je suis jeune et ici, je n’ai pas mes potes. »


    La Creuse, ennemie jurée devenue grande histoire d’amour


    Enfant, Emmanuelle déteste la Creuse. Vraiment. Trop calme, trop verte, trop silencieuse. Pendant que son frère s’éclate à pêcher et à chasser, elle, elle s’ennuie. Fort. « Mais en vieillissant, je me rends compte que je vis en appartement, je me sens un peu serrée dans le bitume et cette nature me fait du bien. »
    Puis arrive 2015. Et avec lui, une mission banale : acheter des tranches de foie de veau au supermarché. Personne ne s’attend à ce que cette course change une vie. Personne et surtout pas elle.
    Et pourtant. Derrière le comptoir du supermarché, un boucher qui « crush » immédiatement sur la fille qui vient de lui acheter une tranche de foie de veau. Elle, pas vraiment. Elle ne vient pas chercher l’amour, juste de la viande. Mais c’était sans compter sur une tante charcutière et légèrement entremetteuse. Enquête express, numéro échangé, rendez-vous pris.
    Résultat : l’amour de sa vie, une grossesse, et un déménagement en Creuse. Comme quoi, parfois, le destin tient à une tranche de foie de veau un peu épaisse.


    Banlieusarde un jour, creusoise presque toujours


    S’installer en Creuse n’a rien d’évident pour elle. Emmanuelle laisse derrière elle ses amis, sa ville, son 91 adoré. Elle n’a pas peur, ou plutôt, elle décide de ne pas avoir peur parce qu’elle devient maman et se convainc que la nature, finalement, c’est pas si mal. « Au moment de m’installer ici, l’amour était plus fort que tout. J’avais du ressentiment par rapport à tout ce que je laissais derrière moi, notamment mes amis. Parce qu’ici je ne connaissais personne, j’arrivais face à cette inconnue »
    Et là, surprise : une maison et un jardin. De l’espace. De l’air. Des champignons. Du bois à couper. « Cette rencontre fait qu’aujourd’hui, je suis plus que réconciliée avec la Creuse parce que tu t’aperçois de toutes les opportunités que tu ne peux pas avoir dans le 91 : j’ai une maison avec un jardin aujourd’hui ! C’est quelque chose que je n’imaginais pas une seule seconde. » Même sa mère, très au courant de ses réticences de petite fille, n’en revient pas.
    Aujourd’hui, Emmanuelle vit entre deux mondes. Le 91 reste gravé dans son ADN – quand elle y retourne, « elle a les poils ». Mais la Creuse lui apporte ce que le bitume ne pouvait plus lui offrir : un espace de respiration, de nature et de liens. Sa famille y est revenue, ses amies de banlieue viennent s’y ressourcer, et elle-même s’ancre dans une vie rythmée par la nature. « Quand tu viens des quartiers bitumés, tu ne rêves que d’une chose, c’est d’avoir un coin de verdure. »
    Elle observe les Creusois avec tendresse : « vrais », fiers de leur terre, profondément liés à la nature. Elle aime aussi voir de nouvelles personnes s’installer ici, comme un signe d’ouverture et de renouveau. La Creuse a influencé son rapport au monde, l’a rendue plus engagée, plus consciente de l’importance du vivant, sans jamais effacer son tempérament rebelle.


    Alors, vivre en Creuse, est-ce là où Emmanuelle doit vivre ? Peut-être. Peut-être pas. Elle aime ce territoire, mais se laisse la liberté de repartir un jour, parce que la vie est faite de ruptures, d’épreuves et de nouveaux départs qui forgent le caractère.
    Ce qui est sûr, c’est que la Creuse a gagné une banlieusarde rebelle, et qu’Emmanuelle a trouvé bien plus qu’un territoire : une famille, des racines, et une histoire qu’elle n’aurait jamais imaginée écrire… en allant acheter du foie de veau.

  • Une sérénité globale

    Une sérénité globale


    Installé avec sa famille depuis 2021 à Bénévent-l’Abbaye, Timothée a atterri en Creuse par « un pur concours de circonstances ». Aujourd’hui pépiniériste à son compte, il considère qu’il est là où il doit être. Mais pourquoi la Creuse ? C’est ce que nous allons découvrir.

    C’est dans son jardin que Timothée m’accueille. À peine assis autour de la table, je lui demande : « Qui es-tu ? » et cette première question le fait rire. « Question terrible où toutes les réponses sont possibles et sûrement différentes chaque jour », répond-il instinctivement. Puis, après un court moment de réflexion, il ajouté : « Je suis avant tout père de famille. »

    Né en Île de France avec des origines bretonnes, Timothée a étudié la biologie à Cergy Pontoise, puis a obtenu un BTS en production horticole à Lille. Il a ensuite travaillé en jardinerie et en horticulture avant de s’installer à Lyon. Lyon, un virage dans sa vie : il monte une startup de market place de jeux vidéos rétros de collection avec un associé et il y rencontre l’amour. De Lyon, ils passent à Clermont-Ferrand. Et concours de circonstances, sa femme est titularisée au collège de Bénévent-l’Abbaye. « Avant de venir, j’étais incapable de situer la Creuse sur une carte de France. Je n’étais pourtant pas si mauvais en géographie. J’en entendais parler par des clichés », avoue-t-il. Timothée, sa femme et leurs trois enfants ont donc atterri dans notre magnifique département il y a maintenant quatre ans. Depuis, un nouvel être est venu agrandir la famille, un Creusois.

    Un charme authentique

    « La Creuse, je l’ai vraiment découverte quand on a fait nos premiers repérages pour trouver un logement. C’est très joli mais c’est très perdu, mais c’est aussi ça qui fait son charme. » Installé à Vieilleville près de Bénévent-l’Abbaye, Timothée retrouve le métier de jardin à la jardinerie Glomot où il travaille pendant trois ans. Encore aujourd’hui, il vante l’esprit familial et bienveillant qui y règne.

    « Maintenant que je suis ici, je ne me vois pas en partir. Mon attachement à la Creuse vient de ce côté rural. Ce que j’aime beaucoup c’est l’esthétisme de la région. Il y a ce charme authentique qu’on ne trouve plus ailleurs. »

    Aujourd’hui pépiniériste à son compte, il se sent bien en Creuse, malgré l’éloignement de leurs familles respectives.

    Les Creusois et les Creusoises

    Je lui demande alors comment ils ont été accueillis par les gens du coin. « On entend beaucoup dire que les Creusois ont un caractère compliqué, que certains Creusois sont revanchards. Mais force est de constater que ce n’est pas le cas partout. Moi qui travaille en jardinerie, j’ai le bon rôle dans l’histoire : je suis en contact avec les personnes du coin avec le prisme du jardin, et le jardin ça rassemble, surtout quand ça concerne le potager. Le voisin est toujours d’accord pour me prêter du matériel, pour m’aider à passer un coup de tracteur. J’ai toujours eu de bonnes relations avec les Creusois et les Creusoises que nous avons rencontrés. »

    Saisir les opportunités

    Le département a donc largement influencé la vie de Timothée et de sa famille, car il lui a permis de monter son entreprise grâce aux opportunités de grands espaces naturels sans pollution. Un rêve qu’il avait depuis cinq longues années. « Une sérénité globale s’est installée dans ma vie depuis que je suis ici. Je ne prends que le positif de la Creuse, car les côtés négatifs ont tous une solution.Je suis quelqu’un qui saisit les opportunités. »

    Belle philosophie pour celui qui considère également que tout ce qui lui arrive n’est pas dû au hasard. Il se sent à sa place, maintenant et ici.

    Timothée le Borgne : Les sauges de vieilleville à retrouver sur Facebook

  • Judith : La Creuse dans la peau

    Judith : La Creuse dans la peau

    C’est autour d’une tisane au Petits d’Homme, charmant magasin de jouets du centre-ville de Guéret, que je retrouve Judith en cette belle journée printanière. Après lui avoir rappelé les contours du projet de « Creusois-Néo-Creusois », elle commence par me détailler son histoire avec la Creuse, ce « pur hasard » qui les y a conduits : « On vivait à Lyon, on a voyagé tous les deux au Danemark pendant plusieurs mois pour faire du woofing (bénévolat dans des fermes bio) et quand on est rentrés à Lyon, on s’est dit qu’on ne voulait plus de cette vie en centre-ville et on a décidé d’aller vivre à la campagne, mais on ne savait pas du tout où. À la fin de ses études, je lui ai dit « cherche n’importe où et on ira s’installer là où tu trouveras ». Il a trouvé un poste à Guéret. C’était un CDD de trois ans, on s’est dit « on tente, on verra bien, au pire, dans trois ans, on repart ». »

    Parce qu’évidemment, annoncer à sa famille et à ses amis qu’on part vivre en Creuse ne suscite pas des exclamations de joie et de liesse. Phénomène que Judith confirme : « Tout le monde nous disait « mais qu’est-ce que vous allez faire en Creuse ? Pourquoi vous allez vous enterrer là-bas ?». Nos amis avaient l’impression qu’on allait dans un endroit où on allait s’ennuyer, alors qu’au bout d’un an, on a décidé de s’installer ici et on a acheté une maison. Du hasard qui a bien fonctionné ! », conclut-elle en souriant.

    Un attachement très humain

    Le hasard, s’il existe, a donc bien fait les choses. Mais c’est une chose de s’installer en Creuse, c’en est une autre d’y rester. Surtout que le monde est vaste. « On ne connaissait vraiment personne en arrivant, mais on s’est tout de suite bien sentis ici, précise Judith. Dans le hameau, on a des gens très chouettes autour de nous et les personnes âgées qui vivent près de chez nous sont contentes de voir des enfants dans le village. Mon conjoint s’est positionné dans l’équipe municipale et il a été très bien accueilli parce que c’était chouette d’avoir des jeunes et des nouvelles personnes qui s’investissent. À travers le monde associatif, on a directement rencontré beaucoup de gens, notamment un petit cercle d’amis qui l’est encore aujourd’hui. On s’est sentis hyper bien accueillis et notre attachement à la Creuse est très humain. »

    De l’apaisement et un équilibre en Creuse

    Le seul bémol que Judith prononce au sujet de son installation en Creuse, c’est l’éloignement des familles respectives. Mais un bémol qui ne pèse pas très lourd face aux bienfaits de la vie dans cette campagne : « Les enfants qui passent leur vie à l’extérieur, pour moi c’est juste merveilleux.  On est bien dans notre maison qu’on a rénovée nous-mêmes. On a rencontré des gens avec qui on aime partager et vivre des choses. La question ne se pose plus, on a vraiment en vie de vivre ici ! ». 

    Et les Creusois et Creusoises dans tout ça ? « En fait, je me rends compte que je ne me suis jamais posée la question quand je parle à des gens de savoir s’ils sont creusois ou néo-creusois. » Ce n’est donc même pas un sujet pour Judith. On n’est donc pas loin de l’idylle parfaite : « J’espère que La Creuse restera un territoire aussi peu peuplé, même si c’est bizarre à dire. J’aime la Creuse comme elle est, je n’ai pas très envie qu’elle change…»

    Judith avoue qu’ici, ils ont trouvé un équilibre, une sorte d’apaisement. Puis elle glisse une confidence : « Je crois qu’on ne bougera plus de Creuse. Une fois qu’on a trouvé sa petite place, on la garde… On a envie de continuer à construire ici. Je me vois bien vivre en Creuse jusqu’à ma mort ! »

    Avant de mettre un terme à notre entretien, je découvre le magnifique tatouage que Judith arbore au bras gauche. Elle m’explique que c’est le travail d’une tatoueuse de Felletin, travail qu’elle a trouvé magnifique. Judith a désormais la Creuse dans la peau !

    Pour le prochain portrait, Judith me conseille d’aller à la rencontre de Clémence, née en Creuse et créatrice de « Cousu bio ». Rendez-vous au prochain portrait…

  • Cédric : Naître et renaître en Creuse

    Cédric : Naître et renaître en Creuse

    Malgré le vent et potentiellement la pluie, le marché de Boussac bat son plein. Je retrouve Cédric devant le café de la place, il est accompagné de sa femme et de leurs enfants qui nous accompagnent à l’intérieur. Je lui propose immédiatement de le tutoyer pour faciliter les échanges. « Ici, ça paraît tellement naturel de se tutoyer ! », me répond-il instinctivement.  

    Puis très rapidement, il s’empare de la fameuse question, Creusois ou néo-Creusois ? « À partir de quand considère-t-on qu’on est Creusois ? Mon père est un néo-creusois, sauf qu’une bonne partie de sa famille est enterrée en Creuse. Il est né en Normandie d’une mère creusoise, ça fait plus de quarante ans qu’il est revenu en Creuse et, aux yeux de certains, je ne suis pas sûr qu’il soit considéré comme creusois. »

    Nous ne sommes pas plus avancés… Alors revenons-en au début.

    Les mares et le châtaignier 

    C’est l’histoire d’un petit garçon que ses copains appellent « monsieur Triton ». Il grandit dans un petit hameau au nord du département au milieu des poules, des vaches et son temps libre, il le passe dans la nature à grimper dans les arbres, à observer la faune, à tenter de reconnaître les oiseaux qui s’arrêtent dans le jardin. « Un jour, j’ai accompagné ma grand-mère au lavoir et, à un moment, je vois un lézard dans l’eau et j’hallucine ! Je suis ensuite parti en exploration et, en peu de temps, je connaissais toutes les mares des environs et les tritons qui vivaient dedans. »

    La nature qui l’entoure, il la connaît par cœur. Si bien que c’est à travers elle que Cédric va découvrir la tristesse : « Mon premier vrai gros chagrin, c’est quand on a coupé de très beaux châtaigniers derrière chez moi. J’y avais grimpé, construit des cabanes, fait des siestes, je perdais un peu ma maison », avoue-t-il.

    Son attachement à la Creuse viendrait-il de cette nature luxuriante qu’il aime éperdument ?

    Le vélo dans la tête

    À cette époque, pour explorer les environs, Cédric utilise beaucoup son vélo. Il en apprécie le silence qui lui permet de surprendre des animaux. «  À sept ans, je suis tombé de vélo, gros accident, traumatisme crânien… Ça aurait pu me dégoûter, mais c’est comme si le vélo m’était rentré dans la tête, au sens propre comme au figuré ». Une histoire d’amour était née.

    Adolescent, Cédric étudie dans le département voisin. Au collège d’abord, puis au lycée. Et à chaque fois, on le renvoie à son identité creusoise : « Au lycée agricole de Chateauroux, on était les Creusois, tout le monde nous appelait comme ça. Je ne connaissais pas les autres lycéens de Creuse, on n’était pas nombreux mais notre identité nous a rassemblés. Ce qui est incroyable, c’est qu’à l’époque, les frontières tombaient un peu partout en Europe et ici, entre deux départements, on avait du mal à communiquer ». On parle pourtant de quelques kilomètres…

    Après ses études, Cédric travaille en tant qu’animateur environnement dans une commune près de Chateauroux. Et il rencontre Alice. Et ensemble, ils montent le projet fou de faire le tour du monde à vélo. Et il le font ! Pendant deux ans et demi, ils en prennent plein les yeux, New Delhi, Tokyo…

    Besoin de renaître

    Au retour de ce long périple, Cédric se lance dans l’agriculture. Où ça ? Dans le département de l’Indre. Après avoir parcouru le monde. « J’essayais de me rapprocher de mon lieu de naissance, c’était une volonté. Finalement, ça ne l’a pas fait en Indre, on est donc descendus en Creuse. J’ai emmené toute ma famille sur mon lieu de naissance parce que je sentais que j’avais besoin de renaître ».

    Et pour renaître, Cédric transforme sa passion du vélo en occupation rémunérée : il travaille actuellement au sein de l’atelier vélo qui restaure les deux-roues en provenance de la déchetterie et les remet en service : « Ça fait des vélos pas chers, issus du recyclage, économie circulaire. Et, en plus, on essaye de remettre les gens sur le vélo ! ». En parallèle, il accueille les cyclistes à l’atelier pour effectuer des réparations et organise des sessions de cours, le vélo-école. 

    Mais ce n’est pas tout. Car pour faire progresser les mentalités, il est actif au sein de Guéret en selles, association plaidoyer en faveur du vélo qui milite pour des aménagements cyclables et pour que le vélo soit plus reconnu en tant que moyen de transport. « À Guéret, pourtant petite ville, quand je suis à vélo avec mes enfant, je me sens en péril. Tous les matins, quand j’emmène ma fille à l’école, j’ai peur. Je ne devrais pas avoir peur d’être à vélo dans une petite ville comme ça. Il n’y aucun aménagement prévu pour le vélo !», s’indigne-t-il.

    Creusois ou néo-Creusois ?

    Alors que je reviens à la question initiale, Cédric sourit. « Creusois ou néo-Creusois, c’est surtout un état d’esprit. Paradoxalement, je suis né à Guéret, mais Guéret, c’était l’endroit où on venait voir les médecins, faire les grosses courses. Je suis une espèce hybride : j’ai débarqué en Creuse venant de Creuse », conclut-il en riant.

    Enrichi de ses multiples expériences, Cédric souhaite désormais militer en faveur de ce département : « Je voudrais que tout le monde prenne conscience de notre richesse, de notre potentiel et qu’enfin, on devienne un modèle d’alternative. Et je ne voudrais pas qu’on sacrifie le département pour des profits à court terme. Parce qu’aujourd’hui, quand on voit un gros projet industriel qui veut couper nos arbres en nous disant qu’ils ne valent rien, il ne faut pas nous la faire à l’envers ! La forêt c’est le temps long et il y a un potentiel énorme ! ».

    C’est donc l’histoire d’un homme qui est né à Guéret, qui est parti pour mieux revenir et qui est là où il a envie d’être… pas trop loin d’un vélo quand même…

    Cité par Babé, Cédric me propose de faire le portrait de Judith.

  • Babé : « En Creuse, il y a quelque chose de simple, beau, humble »

    Babé : « En Creuse, il y a quelque chose de simple, beau, humble »

    Elle s’appelle Bethsabée, mais tout le monde l’appelle Babé. Ce surnom, c’est sa grande sœur qui le lui a donné dès sa naissance : « Elle avait du mal à prononcer mon prénom quand je suis née, j’imagine qu’elle a fait un mix entre Bethsabée et bébé. Depuis, j’utilise Babé quand Bethsabée a un usage plus administratif. Finalement, je commence à assumer mon prénom, même si je ne suis pas sure de me retourner si quelqu’un m’appelle Bethsabée dans la rue ». Un peu plus tard, à l’adolescence, un copain la surnomme Babiole : « J’aimais bien, ça donne l’image de plein de petites choses mignonnes. » Babiole deviendra son pseudo sur les réseaux sociaux où elle est très active. Pourtant, elle avoue avoir été très réticente face à ces outils numériques : « J’ai mis longtemps avant de m’y mettre parce que ça rend accro, parce que le fonctionnement putaclic de likes à tout prix est un peu dérangeant et parce que c’est géré par des cons ». Ça a le mérite d’être clair ! Mais elle n’en reste pas là et ajoute : « Il y a peu de temps que j’ai un téléphone soit-disant intelligent et je n’arrive pas à m’en passer. Les réseaux sociaux m’ont permis de rencontrer des personnes, de faire des expos ou de vendre des gravures. » C’est d’ailleurs via instagram que je l’ai contactée…

    Les réseaux sociaux lui permettent également de développer son militantisme et de soutenir les causes qu’elle juge importantes. « Ado, j’étais plutôt punk, j’avais une crête, les cheveux rouges. Je crois qu’à l’époque la figure révolutionnaire me faisait un peu rêver. Je me souviens avoir fait des manifs pour que les gens arrêtent de marcher sur l’herbe pour ne pas écraser les fourmis ». Cette fibre militante est à retrouver sur le compte instagram @babi0le, avec un zéro.

    Et la Creuse dans tout ça ?

    La Creuse a longtemps été pour elle, comme pour beaucoup, la région « paumée » de France. Elle se souvient que sa meilleure amie au lycée participait tous les ans à une grosse teuf en Creuse et « je me foutais de sa gueule », avoue-t-elle en riant. Ironie du sort, lorsqu’elle rencontre son compagnon en Belgique, il tente de monter un projet de vie collective en Corrèze, projet qui n’a pas abouti. Qu’à cela ne tienne, le couple décide de chercher une maison pas chère en Corrèze… ou en Creuse. « On en a visité pas mal et on est tombés amoureux de la notre. Finalement, c’est exactement ce que je cherchais : un endroit calme en pleine nature, de la forêt… et plein de gens chouettes ». Depuis, quand elle quitte le département pour aller en région parisienne, elle trouve le décor très moche et la Creuse encore plus belle. Ou quand elle traverse les Alpes pour se rendre en Italie, elle admire de magnifiques paysages, « mais ça se la pète ! En Creuse, il y a quelque chose de simple, beau et humble. » Et visiblement ça lui plaît. 

    Et les Creusois et Creusoises dans tout ça ?

    « Ma famille a eu beaucoup de mal à s’intégrer en Alsace. Dans notre village, on était des parias, notamment parce que je ne suis pas baptisée et à l’époque, certains parents disaient à leurs enfants de ne pas jouer avec moi. J’avais un peu cette crainte avant de m’installer ici. Je me disais qu’on allait vivre à côté de gens qui sont nés là et qui n’ont peut-être jamais quitté la Creuse. Et en fait, on a été hyper bien accueillis. » Elle s’entend d’ailleurs très bien avec ses voisins creusois qui ont vu d’un très bon œil la seconde jeunesse que le couple a donné à leur maison et la vie qu’ils ont amenée, surtout depuis la naissance de leur fils. « Ils sont très sympas les creusois, mais c’est dur d’être plus sympa que les Belges », précise-t-elle.

    Creuse toujours ?

    Très investie dans le milieu associatif creusois et salariée de l’association 1, 2, 3 parents, Babé concède que la forme associative est une sorte de maturité militante, « parce que l’associatif permet de faire plus de choses différemment ». Elle attend désormais la fin des travaux de son atelier et espère que « ça continue d’être chouette, qu’il y ait encore des gens motivés, des projets qui fonctionnent, des soutiens politiques plus engagés, parce que parfois c’est un peu dur de voir qu’on veut couper des forêts pour faire des pellets, une aberration ! »

    Pleine de projets dans la tête et de paillettes dans ses yeux bleus, Babé semble heureuse et épanouie en Creuse. Elle conclut notre entretien avec le même sourire aux lèvres : « Ici j’ai l’impression de faire des choses qui comptent… un peu ».

    Avant de se quitter, Babé me dirige, pour le prochain article, vers Cédric, né à Guéret et mécanicien vélo à Recyclabulle.