Comme sur un terrain de rugby, certaines trajectoires ne sont jamais rectilignes. Elles avancent par percées, rucks, blessures et reprises, jusqu’à trouver une ligne d’essai inattendue. Celle de Julien Le Moine commence en Creuse, ballon en main et terre au cœur, puis bifurque vers les neiges du Québec avant de revenir s’ancrer là où tout a commencé. Entre chocs du sport de haut niveau et douceur rugueuse d’une meute de chiens nordiques, il a appris à transformer les plaquages de la vie en nouveaux départs. Portrait d’un homme qui a troqué les crampons pour le mushing, sans jamais quitter l’esprit du jeu collectif.
Julien Le Moine parle comme on entre sur un terrain : sans détour, avec cette franchise des rugbymen. Né il y a 39 ans à Guéret, en Creuse, « le plus beau département de France », comme il aime le rappeler, il a grandi le ballon ovale déjà calé sous le bras, dans une famille où le rugby n’était pas un sport mais une langue maternelle. « Toute ma vie a été rythmée par le rugby », dit-il simplement, comme on évoque une évidence.
Dans son récit, l’enfance ressemble à une première mi-temps sous un ciel vaste, quelque part entre les champs et les chiens. Car avant même les mêlées et les plaquages, il y a eu les huskies. « Mes parents en avaient, ça ne se faisait pas beaucoup ici… mais moi j’ai toujours baigné dedans. » Déjà, le terrain était double : la boue des stades et la meute de chiens. Deux lignes de jeu qui, longtemps, ont couru en parallèle sans se croiser.
Les premières mêlées : apprendre à encaisser
À 13 ans, Julien quitte la Creuse pour intégrer un centre de formation. Le match devient sérieux. Plus dur aussi. « C’était l’élite… la guéguerre à l’entraînement. », avoue-t-il. Lui, le « petit Creusois », doit faire sa place dans un pack où personne ne fait de cadeau. Il serre les dents, avance mètre après mètre.
Mais très vite, le rugby lui rappelle sa loi la plus cruelle : celle du corps. Les blessures arrivent comme des plaquages à retardement. Croisés, épaule, malléole… À chaque fois, le même scénario : chute, silence, puis retour à la ligne de départ. « Retour à Guéret… retour à la case départ. »
Dans cette carrière hachée, Julien avance comme un joueur qui refuse de sortir malgré les coups. Il s’accroche, revient, repart. Capitaine un jour, remplaçant le lendemain, mais il ne lâche pas. Parce que dans le rugby comme dans la vie, il y a ceux qui brillent, et ceux qui tiennent.
Le tournant du match : quand la vie bascule
Puis vient l’action qui change tout. Pas sur un terrain, mais dans un cabinet médical. Une hernie thoracique, menaçant la moëlle épinière. Le verdict tombe comme un carton rouge définitif. « Je risquais de finir en fauteuil. » La veille des phases finales, on lui interdit de jouer. Fin de match. Fin de carrière. Brutale. Injuste. Irrévocable.
Mais Julien n’est pas de ceux qui quittent le terrain sans regarder une dernière fois les lignes blanches. Il encaisse, comme toujours. Et il se relève ailleurs.
Changement de jeu : la neige comme nouveau terrain
Cet « ailleurs », il a commencé à naître bien avant. Lors d’un voyage au Québec, comme une échappée hors de la mêlée. « Ma femme avait envie de voyage, je lui ai dit si on bouge, c’est au Québec, parce que j’ai toujours kiffé la neige et le froid. Je voulais qu’on aille voir les musher. Un musher c’est quelqu’un qui a une meute de chiens de traîneau. On a donc fait un voyage pseudo organisé de sept jours dans une pourvoirie, une pourvoirie au Canada c’est un camp de vacances. On a fait du chien de traîneau, de la moto-neige et tout. Et on est tombé avec une super équipe. »
Là-bas, dans le froid et la neige, quelque chose se réveille. Un souvenir d’enfance. Une intuition. « Je leur ai demandé s’ils ne voulaient pas me prendre en stage… ça faisait deux heures qu’on se connaissait. »
Audace. Il ose. Et ça passe.
Pendant trois hivers, Julien devient handler, vit avec les chiens, apprend, observe. Et surtout, il rencontre Dominique, un musher à la tête de 80 chiens.
« La vie est faite de rencontres. » Celle-ci sera décisive. « Sans lui, je n’aurais jamais créé tout ça. », confie-t-il. Dans cette phrase, il y a une reconnaissance infinie, une émotion profonde, comme une passe décisive qu’on n’oublie jamais.
Construire son propre terrain : Husk’in’Creuse
De retour en Creuse, Julien change de stratégie. Il ne s’agit plus de jouer pour un club, mais de créer le sien. Un projet à son image : brut, engagé, solidaire. Husk’in’ Creuse naît ainsi, dans une grange, avec quelques chiens abandonnés et beaucoup de débrouille. « Au début j’en avais 5… puis 7… aujourd’hui on en a 39. »
Aidé par des amis et soutenu par sa famille, il construit tout : les enclos, les infrastructures, la meute. Comme une équipe soudée autour d’un capitaine qui ne lâche rien. Mais surtout, il donne du sens à son projet : accueillir des chiens abandonnés et ouvrir les activités à tous, notamment aux personnes en situation de handicap. « Aujourd’hui, quasiment 50 % des personnes qui viennent chez nous sont en situation de handicap. »
Le rugby lui a appris à jouer collectif, il en a fait sa philosophie.
Les prolongations invisibles : l’envers du décor
Mais derrière l’image du musher libre dans les grands espaces, il y a une autre réalité. Moins glamour. Plus rugueuse. « Quand les gens viennent ici, ils disent c’est trop cool, tu fais métier de rêve. Sauf qu’après la vie réelle, c’est que je bosse avec du vivant, c’est-à-dire que je tu dois t’en occuper 7 jours sur 7 jours H24… je ne vois pas ma famille, mes enfants. »
Julien ne maquille rien. Il parle des taxes, des difficultés, du besoin de reprendre un autre travail pour tenir financièrement. « Je me sors un mi-temps ici… et à côté je fais des travaux. » Le rêve a un prix. Et il le paie sans se plaindre, comme on accepte un match sous la pluie.
Ses enfants lui rappellent parfois le score réel. « Papa, on ne te voit jamais. » Alors il encaisse encore, mais cette fois, ça touche ailleurs.
Jouer à domicile : la Creuse comme maillot
Julien n’a jamais quitté son terrain d’origine. La Creuse, pour lui, n’est pas un choix par défaut. C’est un engagement. « Je suis un fervent amoureux de mon département, c’est pour ça que j’ai voulu créer ma structure ici. » Il la défend comme un joueur défend son maillot. Avec fierté. « On voit que l’une des premières richesses après le pétrole c’est l’or blanc c’est l’eau et on a la chance en Creuse d’avoir des grosses retenues d’eau. » Avec ténacité, sans jamais baisser les bras. « Nous tenons à vous remercier pour les nombreux messages de soutien que nous recevons depuis quelques jours. Chacun de vos mots nous touche et nous encourage à poursuivre notre mission », message posté quelques jours après l’incendie ayant ravagé une des granges de Husk’in’Creuse. Avec lucidité aussi. Il sait que le territoire se vide, que l’économie est fragile. Mais il reste optimiste. « On a besoin de créer, d’attirer, de développer. J’adore que des gens viennent ici et essayent de créer quelque chose. Je suis pour que les gens réussissent. »
Et surtout, il croit en une certaine idée du collectif. « Il faut accepter les autres. Sinon on est mort. L’esprit creuse, c’est avant tout savoir défendre son territoire et à accepter les autres. » Dans sa vision, la Creuse est un terrain à reconstruire, où chacun doit prendre sa part du jeu.
La troisième mi-temps : transmettre et rêver
Aujourd’hui, Julien ne parle plus de carrière. Il parle d’avenir. De ses filles. De transmission. « J’espère qu’elles feront comme leur mère et moi, qu’elles feront un métier passion… qu’elles s’éclateront. » Et il pense aussi à lui, à sa création : « J’espère pouvoir vivre un jour de tout ce que j’ai monté, et j’y crois fortement. »
Et puis il y a cette phrase, comme un slogan, comme un vestiaire avant d’entrer sur le terrain : « Rêvons nos vies, vivons nos rêves. »
Tout est là. Dans cette devise, il y a le joueur, le père, le bâtisseur. Celui qui a pris des coups, mais qui a toujours choisi d’avancer.
Coup de sifflet final : rester debout et poursuivre le rêve
Le portrait de Julien Le Moine, c’est celui d’un homme qui n’a jamais vraiment quitté le rugby. Il a simplement changé de terrain. Aujourd’hui, ses mêlées sont faites de chiens et d’humains à accompagner. Ses plaquages, ce sont les obstacles du quotidien. Ses essais, ces moments où quelqu’un, enfin, retrouve un sourire, un peu grâce à lui et à ce qu’il a entrepris.
Et s’il fallait résumer son parcours, ce serait peut-être cette phrase à laquelle il croit dur comme fer : « La vie est faite de rencontres. » Et effectivement, rencontrer Julien Le Moine redonne confiance en la vie et foi en l’humanité.
Dans ce match-là, Julien ne cherche pas à être le meilleur joueur. Il joue juste à fond, jusqu’au bout. Et surtout, il joue collectif, pour les autres. Et ça fait du bien !