Laurent et Maurice

Laurent
creusois

Laurent porte de petites lunettes en bois, une salopette en jeans et un gilet hypnotisant. C’est un artiste, je m’attendais donc à tout et suis plutôt soulagé. Il a plus de poils sur le torse que sur la tête, mais ça lui va bien, et ses lunettes sont vraiment adorables.

Avant même mon arrivée, il s’est aimablement enquis de savoir si je buvais du café, bien qu’il n’en boive pas lui-même : certainement qu’il ne souhaitait pas m’imposer sa tisane saine et sans sucre. Sucre qu’il ne mange plus depuis belle lurette d’ailleurs, mais nous y reviendrons.

Laurent est un artiste illustrateur furieusement polyvalent. Il pratique la gravure à l’eau forte ou au burin (par le plus grand des hasards, c’est Babé qui l’y a initié, « gloire à elle » dit Laurent), dessine au crayon et au stylo, offre des cours de dessins ou de peintures, propose des ateliers de graffitis ou de réinterpréter les dessins d’enfants en acrylique sur toile, tout ceci dans des univers oniriques, d’enfants, d’animaux et de créatures étranges.

La soue à cochons

C’est dans une soue à cochons, à Saint-Médard-la-Rochette, qu’il m’accueille ce matin. Une horloge en Lego, fabriquée de ses mains, marque doucement le temps au-dessus de Laurent. À peine nous sommes-nous attablés qu’Alice, sa femme depuis quelques mois, passe en trombe près de nous en rigolant et en parlant de roller derby. Laurent l’engueule avec un fort accent de vieil agriculteur creusois, et je note que ce mec est très drôle sous son air sérieux. Leur fils Léonard est à la crèche pour la journée.

La soue à cochons, transformée jadis par le père de Laurent en coquette petite maison, est chaleureuse et l’on s’y sent bien. Laurent y a d’ailleurs grandi, y vivant une enfance heureuse entre les balades en forêt, les agréables moments de solitude à dessiner ou à jouer aux Lego, et l’école d’Ars et son éternelle ambiance familiale. Laurent apprend l’accordéon, chante avec son père, dessine et s’initie à la photo avec sa mère.

Par son récit précis, on l’imagine facilement déjà en salopette, gambadant dans les prés, une fleur de cerisier dans les cheveux qu’ils avaient encore alors. Ou dessinant ses premières œuvres au soleil couchant, allongé dans le lierre, inspiré par les formes tracées par la buée qu’il avait vues le matin même sur la fenêtre de la cuisine.

Maurice

La mère de Laurent est Mauricienne. C’est important, vous verrez. Ainsi, cette gaie enfance creusoise a-t-elle été ponctuée de séjours sur l’Île Maurice, où Laurent côtoyait avec bonheur cousins et cousines, dans une maison familiale au bord de la mer.

À ses sept ans, ses parents décident même de s’y installer, mais spoiler, le père ne s’y adaptera jamais. Laurent y vivra une expérience scolaire visiblement pénible, accueilli par les moqueries sur son accent creusois et terrorisé par une « maîtresse infâme qui attachait les enfants à leur chaise pour qu’ils loupent leur bus ».

Ils reviennent donc en Creuse, où les enfants se moqueront maintenant de son accent mauricien. Laurent se fait alors l’étrange promesse de ne plus jamais avoir d’accent. C’est malheureux, parce qu’il est l’un des seuls Français que j’ai rencontrés en mesure d’imiter parfaitement mon accent québécois.

L’émergence de l’artiste

Il traverse péniblement le collège, puis le lycée, porté par ses amis, son groupe de musique et ses quelques cours d’arts plastiques, avant de finalement intégrer les Beaux-Arts à Limoges. Il y retrouve le plaisir de se rendre à ses cours pendant trois ans, mais s’en fera toutefois expulser parce que son art n’est « pas assez conceptuel, trop figuratif ».

Il crée alors sur Limoges une association de graffitis, avec laquelle il proposera en Haute-Vienne des interventions auprès des scolaires et des centres de loisirs, activité qu’il pratique encore aujourd’hui en Creuse, si vous suivez.

En 2013, après une douloureuse rupture amoureuse, Laurent se rend… à l’île Maurice. Initialement prévu pour quelques semaines, son séjour à Maurice durera trois ans. Professionnellement, il y croulera à son grand bonheur sous les commandes de dessins et d’illustrations en tout genre. Sentimentalement, ce sera un désert total et il se noiera alors dans les cheese-cakes et le sucre au point de s’en rendre malade. C’est qu’il est sensible, ce Laurent.

C’est lors d’un passage en France, pour un mariage, qu’il rencontrera sa future femme Alice. Elle viendra plus tard le rejoindre à Maurice, avec sa fille Nina, où Laurent leur a concocté des vacances de rêve.

Laurent revient avec Alice en Creuse en 2016 dans un ancien moulin à Ahun. Il y pratique depuis ses arts graphiques, mais pas que ! Il joue de la musique, crée des vidéos décalées, chante, notamment avec Cœur de chauffe, ou parfois de manière inusitée avec ses étonnants chants diphoniques, humorise, donne des cours, pratique la boxe thaïe, anime des karaokés, retape lui-même un atelier, fait du crochet, et se reproduit avec Alice, maintenant de retour dans la soue familiale à Saint-Médard-la-Rochette. On se dit alors que tout est bien qui finit bien… mais non.

Une idée saugrenue

Le couple a maintenant l’idée d’aller vivre… à Maurice. Départ prévu dans deux ans. Et croyez-le ou non, avec Léonard, qui sera en âge d’aller à l’école. Inquiet pour le développement de leur fils, je demande s’il va aller à l’école là-bas et s’il va se faire attacher sur les chaises lui aussi. Laurent me rassure : ils ont déjà trouvé une école alternative où cette pratique n’est pas en vigueur, et je me détends. Mais quand même, pourquoi quitter la Creuse ?

Laurent souhaite que Léonard puisse connaître cette culture mauricienne, et cette île qu’il chérit de toute évidence, avant qu’elle ne soit complètement ravagée par le développement immobilier et commercial. Il compte d’ailleurs y mettre son art, entre autres, au profit d’une lutte pour la préservation de l’île. Il a aussi des idées de musique solo, d’humour, de spectacle vivant… Dommage pour nous que ce soit si loin.

Mais, reviendrez-vous en Creuse ?

Et c’est Alice qui, depuis la pièce d’à côté, hurle un convaincu « Ah oui ! ». Laurent sourit et opine de la tête pour confirmer l’évidence de la chose. Il me cite d’ailleurs un passage d’un célèbre hymne creusois :

« Creuse, c’est toi qui m’as vu grandir, Creuse, c’est toi qui me verras mourir. »

Face à Laurent et à son petit sourire malicieux, on comprend que le côté kitsch de la citation est au second degré, mais que le fond de la pensée est à prendre au pied de la lettre.

Avant de nous quitter, Laurent me dirige pour ma prochaine rencontre vers une néo-creusoise avec qui il projette de faire des vidéos de « tuto crochet en bitchant sur les autres avec un accent du sud » ou quelque chose comme ça. Non, les idées ne lui manquent pas. Cette personne s’appelle Morgane, et j’ai bien hâte de la rencontrer.