Mali est une femme occupée : maraîchère, maman, investie dans la vie de son village. Et pourtant quand je lui propose ce portrait, elle accepte avec son sourire habituel et une timidité que je ne lui connaissais pas. Rendez-vous est pris à 21h : comme je le disais, Mali est une femme très occupée.
Nouadhibou, Toulouse, etc..
Inévitablement ma première question porte sur l’endroit d’où elle vient, son sourire s’agrandit encore : « Je n’ai pas grandi là où je suis née ». Bel euphémisme ! Un acte de naissance qui stipule le nom d’une ville de région parisienne où elle n’a jamais remis les pieds, des parents alors coopérants techniques en Algérie, des vacances estivales dans le Sud-ouest.
Et puis c’est la Mauritanie, Nouadhibou, sur la côté atlantique et les yeux de Mali brillent : « tu vois les enfants sauvages avec les cheveux emmêles de sable et de vent, les pieds nus, bah c’était moi ! » À ses mots, l’endroit ressemble à un paradis perdu. Le choc n’en est que plus terrible quand ses parents l’envoient faire son lycée à Toulouse. Puis la rappellent l’année suivante à Bamako, « une ville énorme, bruyante » où ils vivent alors. On est très loin de la Creuse.
Comment ça marche
De retour en France pour les études, Mali se dirige vers les sciences physiques avec une envie de « comprendre comment tout marche ». Mais une autre passion la caractérise aussi : celle de la nourriture et du bien-manger. Là où certains voient chez une vache Aubrac de jolis yeux, Mali, elle, s’intéresse à « un postérieur » et à la promesse d’une bonne viande !
Une rencontre déterminante l’amène à s’installer dans le Gers et à se consacrer à la terre et à la nourriture ce qui, finalement, n’est pour elle que la continuité de cette volonté de comprendre les choses et leurs fonctionnements. Quand on écoute Mali parler de son métier, son enthousiasme est contagieux : on aurait presque envie d’aller l’aider à ramasser des pommes sous la pluie tant il semble que ce soit pour elle une évidence que de faire ce métier. Depuis 2020, elle a sa propre entreprise « La Ferme de Mali ».
Un nom sur un monument aux morts
Pourquoi la Creuse alors ? Le hasard d’une rencontre et c’est en 2003 que Mali s’installe dans l’est du département. L’endroit lui plaît très vite, une terre qui donne facilement (« les poireaux qui s’arrachent tous seuls alors que toi, tu es prête avec ta bêche. C’est sûr que c’est une autre terre que dans le Gers ! »), la gentillesse et la bienveillance des gens du coin et aussi une certaine forme d’altérité, de marginalité, déjà présente chez certains creusois qu’elle rencontre.
Ici, le Puy-de-Dôme est à quelques kilomètres, les supermarchés vous proposent des produits régionaux auvergnats et quand on dit Combrailles, il est rare que les interlocuteurs d’ailleurs pensent Est de la Creuse. Mali éprouve néanmoins une fierté à se dire de ce département : « Le Puy-de-Dôme, il a ses villes et ses volcans, c’est bien aussi qu’il y ait des gens qui parlent d’ici ».
Et puis Mali a une branche, une branche qui l’enracine au lieu, une forme de marcottage généalogique, sa fille Claire. « Elle est née ici, c’est une vraie creusoise, avec son nom de famille sur le monument aux morts du village, elle sait qu’elle est de quelque part. »
Un emploi du temps bien rempli
A quoi ressemble une journée type dans la vie de Mali ? « C’est compliqué et je ne saurais même pas te dire combien d’heures je travaille par jour ». En effet, les vies professionnelle et familiale sont très entremêlées à la ferme.
À une époque, Mali faisait une dizaine de marché par semaine. Elle vendait alors des produits transformés par ses soins, des condiments, des chutneys, qu’elle préparait la nuit. « Ce ne sont pas forcément des produits très faciles à vendre, il faut aller vers le client, lui expliquer, lui faire découvrir » et comme Mali est une grande timide (ce que l’on a peine à croire si elle ne nous l’avait pas dit), elle avoue avoir plus de facilités avec les légumes maintenant. « Les gens savent pourquoi ils viennent, je n’ai pas à faire le premier pas ».
Désormais, c’est à Auzances le mardi matin que vous pouvez la trouver et elle ne manque pas de reconnaissance pour ses habitués : « il y a des gens, ils sont là tous les mardis, à la première heure, quel que soit le temps et du coup, je me sens un peu coupable si un mardi, je ne peux pas être là, j’essaye de prévenir en avance ». Elle essaye néanmoins, même si ce n’est pas facile, de se libérer du temps, pour la ferme :« il y a un mardi notamment, je n’avais pas eu le temps de ramasser les pommes, c’était soit être présente au marché, soit les perdre…» ; et pour la vie familiale, elle arrive depuis quelques années à prendre quelques jours en hiver pour aller skier à Super-Besse avec sa fille, « j’aimerais bien l’emmener dans les Pyrénées mais ça veut dire partir plus longtemps. »
Bien intégrée dans la vie locale, Mali fait également partie de La Petite équipe de Chard, littéralement une petite équipe (elles sont moins d’une dizaine) qui organise des événements culturels et festifs dans le village. Nous en saurons plus en rencontrant Françoise, une autre chardaise pour notre prochain portrait.
Après plus de vingt ans à vivre ici, une fille, une ferme, des clients habitués, Mali est une personne incontournable de ce petit coin de Creuse. Vous la reconnaîtrez sur le marché grâce à ses mains de maraîchère, son sourire communicatif, sa gentillesse et ses bons légumes.
Je lui laisse le mot de la fin : « J’adore aussi ne rien faire… mais intensément! » On n’en doute pas une seconde !

