Du bitume du 91 à la nature creusoise

À 41 ans (bientôt 42, précision importante), Emmanuelle Langlois est animatrice au Local jeunes de la ville de Guéret. Banlieusarde revendiquée, ex-anti-Creuse assumée et rebelle professionnelle, elle a pourtant fini par poser ses valises – et son cœur – au milieu des champs, des forêts et des champignons creusois. Portrait d’une femme qui ne pensait pas trouver l’amour, ni une maison avec jardin, dans le 23. Entre banlieue parisienne et campagne creusoise, son histoire raconte une rencontre inattendue avec un territoire qu’elle n’avait pas choisi, mais qui a fini par la choisir.


Emmanuelle est née à Juvisy-sur-Orge, dans l’Essonne, le 91. Le vrai. Le dur. Le bitume. Après un bac commerce, elle tente logiquement… le commerce. Mauvaise idée. Très mauvaise idée. « Une catastrophe », dit-elle, sans filtre ni service après-vente.
Heureusement, elle a un BAFA en poche et quelques colos derrière elle. Elle bifurque donc vers l’animation et trouve sa place à Savigny-sur-Orge, toujours dans le 91, où elle travaille pendant douze ans dans le service périscolaire. Les enfants, l’énergie, le lien : là, ça fonctionne.
À cette époque, la Creuse n’est qu’un lien familial, un endroit où vivent les grands-parents et où l’on s’ennuie ferme quand on est ado sans potes, sans bus et sans centre commercial à moins de dix kilomètres. « Je viens du 91 et je me prends pour une petite banlieusarde. Quand je viens en Creuse, c’est source d’ennui, je me fais chier, je trouve qu’il n’y a rien à faire. Je suis jeune et ici, je n’ai pas mes potes. »


La Creuse, ennemie jurée devenue grande histoire d’amour


Enfant, Emmanuelle déteste la Creuse. Vraiment. Trop calme, trop verte, trop silencieuse. Pendant que son frère s’éclate à pêcher et à chasser, elle, elle s’ennuie. Fort. « Mais en vieillissant, je me rends compte que je vis en appartement, je me sens un peu serrée dans le bitume et cette nature me fait du bien. »
Puis arrive 2015. Et avec lui, une mission banale : acheter des tranches de foie de veau au supermarché. Personne ne s’attend à ce que cette course change une vie. Personne et surtout pas elle.
Et pourtant. Derrière le comptoir du supermarché, un boucher qui « crush » immédiatement sur la fille qui vient de lui acheter une tranche de foie de veau. Elle, pas vraiment. Elle ne vient pas chercher l’amour, juste de la viande. Mais c’était sans compter sur une tante charcutière et légèrement entremetteuse. Enquête express, numéro échangé, rendez-vous pris.
Résultat : l’amour de sa vie, une grossesse, et un déménagement en Creuse. Comme quoi, parfois, le destin tient à une tranche de foie de veau un peu épaisse.


Banlieusarde un jour, creusoise presque toujours


S’installer en Creuse n’a rien d’évident pour elle. Emmanuelle laisse derrière elle ses amis, sa ville, son 91 adoré. Elle n’a pas peur, ou plutôt, elle décide de ne pas avoir peur parce qu’elle devient maman et se convainc que la nature, finalement, c’est pas si mal. « Au moment de m’installer ici, l’amour était plus fort que tout. J’avais du ressentiment par rapport à tout ce que je laissais derrière moi, notamment mes amis. Parce qu’ici je ne connaissais personne, j’arrivais face à cette inconnue »
Et là, surprise : une maison et un jardin. De l’espace. De l’air. Des champignons. Du bois à couper. « Cette rencontre fait qu’aujourd’hui, je suis plus que réconciliée avec la Creuse parce que tu t’aperçois de toutes les opportunités que tu ne peux pas avoir dans le 91 : j’ai une maison avec un jardin aujourd’hui ! C’est quelque chose que je n’imaginais pas une seule seconde. » Même sa mère, très au courant de ses réticences de petite fille, n’en revient pas.
Aujourd’hui, Emmanuelle vit entre deux mondes. Le 91 reste gravé dans son ADN – quand elle y retourne, « elle a les poils ». Mais la Creuse lui apporte ce que le bitume ne pouvait plus lui offrir : un espace de respiration, de nature et de liens. Sa famille y est revenue, ses amies de banlieue viennent s’y ressourcer, et elle-même s’ancre dans une vie rythmée par la nature. « Quand tu viens des quartiers bitumés, tu ne rêves que d’une chose, c’est d’avoir un coin de verdure. »
Elle observe les Creusois avec tendresse : « vrais », fiers de leur terre, profondément liés à la nature. Elle aime aussi voir de nouvelles personnes s’installer ici, comme un signe d’ouverture et de renouveau. La Creuse a influencé son rapport au monde, l’a rendue plus engagée, plus consciente de l’importance du vivant, sans jamais effacer son tempérament rebelle.


Alors, vivre en Creuse, est-ce là où Emmanuelle doit vivre ? Peut-être. Peut-être pas. Elle aime ce territoire, mais se laisse la liberté de repartir un jour, parce que la vie est faite de ruptures, d’épreuves et de nouveaux départs qui forgent le caractère.
Ce qui est sûr, c’est que la Creuse a gagné une banlieusarde rebelle, et qu’Emmanuelle a trouvé bien plus qu’un territoire : une famille, des racines, et une histoire qu’elle n’aurait jamais imaginée écrire… en allant acheter du foie de veau.