Le fil conducteur de la Creuse

Clément Rochelli ne s’est pas simplement installé en Creuse, il s’y est enraciné avec la même ténacité qu’un câble électrique qu’on ne peut plus débrancher. Né dans le Lot à Pinsac, ce « néo-creusois » a transformé un simple déplacement professionnel en une véritable métamorphose identitaire. Son arrivée à Guéret ressemble à celle d’un courant électrique traversant une ligne de haute tension : il a fallu un temps de charge, des ajustements techniques et une adaptation au terrain pour que la lumière se fasse. Aujourd’hui, chargé d’études en électrification au Syndicat Départemental des Énergies de la Creuse (SDEC), il est lui-même devenu un fil conducteur indispensable, reliant son passé sud-ouest à sa vie présente, tissant des liens invisibles mais solides entre les villages et les territoires. Il résume parfaitement cette fusion : « Je suis presque plus Creusois que les Creusois, parce que moi, à travers mon boulot, je connais presque tous les bleds en Creuse. »

De l’arrivant à l’élu de terrain

L’histoire de Clément est celle d’un parcours qui a suivi la logique d’un câblage complexe, où chaque étape devait être soigneusement connectée avant que le système ne fonctionne. Élevé dans une famille de rugbymen du Lot, dont la loyauté envers le Sporting Union Agen était un dogme, il a d’abord usé ses crampons sur les terrains de foot avant de trouver son poste sur ceux de rugby. En parallèle, il s’est orienté vers l’électrotechnique. Son BTS l’a conduit de Brive à Limoges, puis, comme par une impulsion magnétique, vers Guéret : « je ne connaissais absolument pas du tout Guéret. Quand je suis arrivé ici, je ne connaissais personne. » Son atterrissage en Creuse fut chaotique, « un peu à l’arrache », au dernier moment, avec un contrat pour le SDEC signé en urgence. « La Creuse m’a amené de la stabilité, parce que je suis arrivé ici à la vingtaine, normalement un âge où tu fais le con, tu fais des conneries, la fiesta et tout. »  

Cependant, c’est sur le terrain du Rugby Club de Guéret (RCG) que la véritable installation a commencé. Avant d’intégrer le club et alors qu’il vit à Guéret, Clément les affronte avec son équipe de Souillac : « On en prend 60, je crois, ou 64, je crois. En plus, ils jouent en noir, et nous, on vient qu’avec des maillots noirs. Donc on se retrouve à jouer avec leurs maillots d’il y a 20 ou 30 ans épais comme ça, ils faisaient un cagnard, un grand soleil, enfin c’était affreux et on en prend une branlée phénoménale. » Finalement joueur du RCG en 2011 à l’âge de 22 ans, il a dû surmonter la résistance initiale d’un milieu parfois perçu bon enfant mais de l’intérieur un peu fermé. Il se souvient de ces premiers entraînements où les locaux « te disent bonjour sans trop te regarder. Au rugby, on aime bien faire gonfler les pecs, comme on dit. Donc forcément, il y a un mec qui vient d’ailleurs, au début, on ne va pas aller le voir. ». Mais comme un bon connecteur qui finit par serrer la vis, il a brisé ces barrières. « J’ai été très vite adopté, peut-être même trop. Heureusement que j’ai un peu gardé l’accent du sud-ouest. C’est marrant, il y a des mecs avec qui ça a été un peu compliqué au début qui sont devenus mes meilleurs potes ici », confie-t-il, reconnaissant que le club, centenaire et fierté du département, a joué un rôle crucial dans son acceptation. Mais même en dehors des terrains, Clément commence à se faire une place sous le ciel creusois : « en 2014, j’ai rencontré ma femme, qui est une creusoise, et du coup, je me suis installé ici. J’ai construit ma maison, mon père est monté du lot, on a fait la maison tous les deux. C’était un projet bien sympa. » La blessure qui a mis fin à sa carrière de joueur en 2019 n’a pas coupé le courant ; elle l’a simplement redirigé vers un nouveau rôle, celui d’entraîneur des seniors, où il passe désormais sa quatrième année, transmettant son savoir avec la même rigueur que sur le plan de câblage. « J’ai un gros point d’ancrage en creuse, clairement, et le RCG y est forcément pour quelque chose. »

Un Câblage Humain et Territorial

Aujourd’hui, Clément ne se contente plus de faire circuler le courant, il est devenu le gardien de la stabilité du réseau local. Son attachement à la Creuse ne repose pas seulement sur sa fonction publique, mais sur une architecture familiale solide : sa femme Aurélie et leurs trois enfants, tous creusois de naissance, forment les piliers de sa maison. « Mon attachement, il est là, de par ma femme et mes enfants, ce qui est normal. Mais après, mon attachement vient aussi de mon travail, parce que c’est un job qui m’a beaucoup apporté. Et après, forcément, il y a Guéret, il y a le RCG. le club apporte de la fierté, parce que c’est quand même un club centenaire, il y a tout un département derrière. Quand tu joues au RCG, tu peux en être fier, parce que les gens en parlent beaucoup, partout où tu vas, au marché ou ailleurs, ça ne parle que de ça », dit-il, soulignant que la Creuse n’est plus un « coin paumé » comme on le pensait autrefois, mais un territoire de fierté. Il a vu ses préjugés initiaux fondre : « Ça branchait un peu toujours sur la Creuse, tu finiras en Creuse tout seul… et maintenant que je suis ici, depuis longtemps, je m’en rends compte aussi. Mais Franchement, les Creusois sont des gens très accueillants. Un peu rustres, peut-être, au début. »

Pour Clément, le développement de la Creuse passe par un « câblage » humain et économique plus dense. Il rêve d’un département qui attire du monde et du travail, au-delà de la simple beauté de la nature. « c’est un département qui est pauvre, en termes d’habitants, et si on veut arriver à développer, il faut déjà du monde…. Et arriver à attirer du monde, attirer du boulot, ça passe par là, c’est comme ça. » Sa vision est pragmatique et ancrée : il ne voit pas sa vie ailleurs. « Franchement, moi, je suis très heureux ici. Alors après, moi, j’aime pas trop bouger. De toute façon, ça sert à rien que j’y pense, parce que ma femme ne veut pas partir d’ici. Les Creusois sont attachés à leur territoire, et c’est très bien », affirme-t-il, privilégiant le calme et la proximité familiale : « j’aime ma tranquillité, j’aime la campagne. J’ai envie d’élever mes enfants dans un cadre comme ça, on est quand même bien chez nous. »

Avec ses parents et sa terre d’origine à deux heures de route, plus ses enfants grandissant dans un cadre qu’il juge idéal, il reste un fil électrique vivant, assurant la continuité entre le Lot d’origine et la Creuse adoptée, prêt à transmettre cette énergie vitale à la génération suivante.