Le village creusois, c’était une grande famille !

Ma rencontre avec Jacotte, c’est Charlotte Monsarrat qui me l’a suggérée, « un personnage ! » m’avait-elle dit. Ce jour-là sous un grand soleil, Jacotte me reçoit dans sa maison, « celle de mon père » précise-t-elle, une belle maison creusoise en granit où elle passe désormais sa retraite avec son mari. Elle m’invite à m’installer et s’assied face à moi sous un gigantesque soufflet de forgeron accroché au mur derrière elle.

« Je dis souvent que je suis creusoise à 200% ! »

Jacotte est née à Védignat, sur la commune d’Ars, dans la maison de ses grands-parents maternels, à une époque où l’on naissait la plupart du temps à la maison. Ses parents étaient tous les deux originaires du village.

Son papa travaillait à la SNCF dans l’Allier à Commentry, une petite ville industrielle, puis à Montluçon. C’est là qu’elle a grandi, s’est mariée et a travaillé pendant près d’un demi-siècle. « J’étais aide-comptable, à mon époque on sortait de l’école avec le certificat d’études, ensuite j’ai suivi le cours Pigier. Puis, j’ai trouvé un emploi d’abord dans une usine puis dans un cabinet d’experts comptables. »

C’est à l’âge de la retraite qu’avec son mari ils sont revenus vivre à Védignat, d’abord dans le bas du village dans la maison maternelle pour s’occuper de sa maman, puis au décès de celle-ci dans celle du papa, située dans le haut du village. « Quand j’étais petite, on disait le quartier du bas et le quartier du haut. Mon village, ça a toujours été important pour moi. »

« J’ai voulu garder la maison de mon papa, j’y étais très attachée, c’était son atelier, son refuge, il y faisait des paniers, du cidre, du bricolage, il y stockait ses outils de jardin. Nous avons dû vendre les deux autres maisons de famille, il fallait bien faire un choix. On a fait pas mal de travaux. Dans la pièce où nous nous trouvons, j’ai voulu tout laisser en l’état, la cheminée et la forge, regardez le soufflet ! Il est magnifique, non ? Malheureusement, je ne connais pas son histoire, vous savez, avant les parents ou les grands parents ne nous racontaient pas grand-chose. »

« Les travaux de la ferme, ce n’était pas ma tasse de thé. »

Enfant, Jacotte a passé toutes ses vacances à Védignat, avec son grand frère. Elle y venait avec plaisir pour une raison bien précise, elle y retrouvait sa meilleure amie.

« Marlyse c’est ma sœur de lait. On a 9 mois d’écart, on était tout le temps fourré chez l’une ou chez l’autre. Aujourd’hui, elle habite à Cahors et on se téléphone très souvent. On ne s’est jamais fâché, pas une seule fois, c’est beau une amitié comme ça, non ? »

A cette époque, le village comptait encore de nombreux paysans et artisans. Les grands-parents de Jacotte étaient de petits paysans, comme il y en avait tant, dont l’exploitation était destinée à assurer la survie familiale et une certaine autosuffisance alimentaire, quelques vaches, des poules, des lapins, un cochon, quelques hectares de foin, un jardin potager, des arbres fruitiers, etc. Les travaux de la ferme occupaient toutes les journées une bonne partie de l’année. « Le grand père de Marlyse, lui, était charron1, il ferrait les bêtes, j’ai toujours le bruit de l’enclume dans la tête. »

À une époque où la télé n’existait pas, encore moins les téléphones portables, les enfants jouaient dehors. « On s’amusait avec pas grand-chose. Les travaux de la ferme, ce n’était pas ma tasse de thé mais comme j’étais avec Marlyse, alors ça allait. On participait aux foins, aux moissons, à la récolte des légumes. Au lavoir, on était chargées de laver les chaussettes et on n’avait pas intérêt à laisser tomber le savon au fond. » Elle rit.

« J’avais une grand-mère en or, elle était gentille et très proche de nous. » Née parisienne en 1900, de père creusois et maçon, la grand-mère de Jacotte s’était installée à Védignat lorsque ses parents y sont revenus après la guerre de 14. « Elle a connu mon grand-père à un mariage et puis ils se sont mariés eux aussi. Elle avait 18 ans. » Les souvenirs de sa grand-mère sont liés au goût et à l’odeur des merveilleux petits plats qu’elle leur préparait. « Les chocolats avec le lait des vaches encore tout chaud et crémeux, les œufs au lait, des pommes de terre au four avec le rôti de porc, les tartes aux prunes ! » J’en ai l’eau à la bouche en l’écoutant.

Le grand-père était plus distant, il faisait partie de cette génération d’hommes qui ne montraient pas leurs sentiments. « Il nous embrassait une fois par an seulement, le premier janvier. On allait le saluer le matin et il nous donnait une pièce de 5 francs en argent. »

Le village, c’était comme une grande famille.

Evidemment, Jacotte me parle d’une époque où toutes les maisons du village étaient occupées, souvent par plusieurs générations, « jusqu’à quatre générations », me précise-t-elle. Tout le monde se connaissait.

Les travaux collectifs étaient nombreux et souvent mutualisés. Laver le linge au lavoir permettait aux femmes de se retrouver, lorsqu’arrivait le temps de la moisson, les familles se regroupaient et tout le village s’affairait, deux ou trois jours avant il fallait préparer les repas, puis on moissonnait et chacun avait un rôle « nous les gamines, on faisait les serveuses ». Les événements collectifs, qui permettait aux familles de se retrouver, rythmaient les saisons.

« À la Saint Cochon, on préparait la viande pour toute l’année, on faisait le boudin, on mettait la viande dans des gros saloirs, on préparait les jambons, et l’andouille, une saucisse régionale qu’on faisait sécher dans la cheminée. » Le village était alors comme une grande famille, tout le monde se fréquentait et se mélangeait !

Dans les années 60, le village a commencé à changer mais il y avait alors de nombreux commerces ambulants, boulangers, bouchers, épicier et même mercerie sillonnaient les routes en camionnettes et s’arrêtaient dans les villages ce qui créait inévitablement de l’animation.

Pour faire perdurer ce vivre ensemble, disparu avec le temps, l’exode rural et l’évolution de la société, Jacotte a été à l’initiative il y a plus de 20 ans d’un repas annuel de village. « On faisait ça à plusieurs et ça tournait d’une année sur l’autre. C’était une sacrée organisation ». Et autant d’occasions de se retrouver ! « Ce repas, ça nous occupait pendant de longs mois, il y avait toutes les générations, on était régulièrement cinquante. »

« Il y a deux ans, les jeunes du village ont proposé de reprendre l’idée, nous, ça nous allait bien. Au début ça a fonctionné et, nous les mamies, on faisait les desserts. Et puis, ça s’est arrêté et depuis, il ne se passe plus rien, et ça, je l’ai en travers de la gorge ».

Jacotte fait le constat avec tristesse, la vie de village a beaucoup changé depuis son enfance. Les gens restent chez eux, il n’y a plus à proprement parler de vie de village. On n’accueille plus les nouveaux arrivants. Le lien entre les générations s’est rompu. Quand Jacotte voit de la lumière dans une maison qui n’a pas été allumée depuis longtemps, la cheminée fumer, elle éprouve beaucoup d’émotion et peu importe qu’ils soient creusois ou pas.

« Je suis très communicante, je suis la première à aller vers les gens. Dans les villages, ce qui est bien c’est de s’entraider, de se rendre service. Un petit mot gentil, moi ça me suffit. »

Alors comme Jacotte, de l’énergie, elle en a encore à revendre, elle réfléchit à relancer l’idée d’un événement pour le village. « Peut-être pas un repas, c’est trop de travail, mais un apéritif, ce serait déjà bien. Et vient qui veut ! »

Avec sa voisine, nouvellement installée dans l’ancienne maison de ses parents et néo-creusoise, elles y réfléchissent déjà très sérieusement !