Partir pour revenir et mieux apprécier la Creuse !

Après le portrait d’Emily, la chaîne s’est interrompue, la personne suivante n’a pas souhaité que je fasse son portrait. Et puis à l’occasion d’un vide grenier, j’ai découvert la brocante de Champagnat et fait la connaissance de Denis. Le courant est passé tout de suie et on a discuté un moment sous le cerisier. Mais ce n’est que le lendemain qu’il ma semblé évident que Denis était mon prochain portrait et je suis retournée m’asseoir sous le cerisier pour l’écouter me parler de sa Creuse. La chaleur était accablante. La buvette était fermée mais Denis m’a préparé un thé pendant que je faisait un tour dans sa brocante qui est une véritable caverne d’Ali Baba.

Denis est né à Champagnat dans la maison dans laquelle il vit ajourd’hui. « Là, dit-il en me montrant la maison qui jouxte les bâtiments de la brocante, A l’époque, notre médecin de famille faisait les accouchement à domicile. » Cette maison, c’est celle de ses grands-parents qui avaient une ferme, un hôtel-restaurant, une boucherie. « En matière de circuit court, on n’a rien inventé, mes grands parents élevaient leurs bêtes, les vendaient dans leur boucherie, les servaient dans le restaurant. » Sa mère était enseignante, avait le goût des brocantes, « elle collectionnait les carafes d’Empoli, elle m’emmenait chiner avec elle, c’est elle qui m’a donné ce goût-là, à l’époque, je collectionnais les images panini, des bouteilles de bières de tous les pays, des trucs de gosses ». Son père était négociant en vin. Denis est le petit dernier d’une famille de trois, il a un frère et une sœur.

« Grandir ici, c’était du bonheur »

Denis passe une enfance très heureuse en Creuse et se remémore les moments avec ses amis de toujours, ceux qui étaient là dès la maternelle et qui, pour la plupart, sont toujours là. « On est tous plus ou moins partis certains sont revenus, pas tous. Certains sont restés. » Quand je lui demande, quels sont les souvenirs les plus prégnants, il ne réfléchit pas et répond du tact au tac : « Le foot et les étés au plan d’eau de la Naute ! Le foot, c’était une passion depuis tout petit, on se refaisait les matchs avec les copains, c’était super. Et dès les premiers beaux jours, on enfourchait nos vélos et on allait à La Naute, il y avait toujours des activités, on pouvait encore s’y baigner, faire du bateau, de la planche à voile, c’était génial ! Plus tard, j’ai même travaillé à la guinguette en job d’été. Ça marchait du feu de dieu, le camping était toujours plein ! »

« Très vite, j’ai rêvé d’ailleurs »

C’est le foot qui l’a amené à quitter Champagnat puis Aubusson pour rejoindre la ville préfecture où il effectue son sport études en tant qu’interne. «  Très tôt, j’ai eu envie de partir, surtout à l’adolescence. Quand on n’est pas véhiculé, c’est pas facile ici, j’avais la chance d’avoir un grand frère et une grande sœur qui me trimbalaient partout, surtout mon frère. Mais je rêvais d’ailleurs. »

Denis a poursuivi ses études à Limoges où il a vécu quelques années. Il y était éducateur dans un club de foot. « Mais j’ai été rattrapé par la patrouille parce que je devais faire mon service militaire. J’étais dans les derniers à devoir le faire et j’étais objecteur de conscience. J’ai fait mon service dans le civil, deux ans au lieu d’un, en tant qu’éducateur à l’ASPTT de Guéret. J’y ai passé mes premiers diplômes d’éducateur, c’était plus intéressant que de faire l’armée. A l’époque, je jouais également à Guéret en national 3. »

Après son service, Denis repart vivre à Limoges où il poursuit son expérience en tant qu’éducateur sportif. Il y travaille dans un club de foot et sur une base nautique comme moniteur de kayak.

« Je suis né ici, je reviens vivre ici »

A 30 ans, il perd sa mère qui a hérité de la maison des grands-parents. Le père informe ses enfants que la charge de cette maison est trop lourde et qu’il souhaite la mettre en vente. « Mais, nous, les enfants, on était trop attachés. Et j’ai répondu, ben non, ne vends pas, je suis né ici , je reviens vivre ici. » A ce moment-là, la mairie d’Aubusson cherche un entraineur de foot et quelqu’un pour occuper un poste à l’office municipal des sports. « Le projet m’a plu et j’ai été embauché comme chargé de mission sport en tant qu’emploi jeune, j’ai continué de me former, j’ai passé mon monitorat de VTT et mon brevet d’état de foot (éducateur sportif), puis j’ai été titularisé à la mairie après avoir passé un concours d’animateur. Après quelque temps, j’ai été nommé directeur des centres de loisirs, une fonction que j’ai exercée pendant 10 ans, mais l’activité sportive, le contact avec les gens me manquaient, c’était trop administratif, trop de réunions, j’ai fini par me mettre en dispo. »

Denis a alors l’opportunité de racheter, avec sa femme, un village vacances qu’ils vont tenir pendant 12 ans. « C’était une activité qui nous occupait toute l’année mais avec une forte saisonalité, ça me laissait un peu de temps, pour m’amuser, et j’ai recommencé à chiner et faire des brocantes. »

Quand ils divorcent, ils décident de vendre leur affaire, une page se tourne. « C’était juste avant le covid, on a eu le nez creux et moi, ça m’a aidé à passer à autre chose. »

Redonner du sens aux bâtiments familiaux

Pendant le covid et les différents confinements, il se demande ce qu’il pourrait bien faire avec tous les bâtiments dont il a hérité : l’ancien hôtel-restaurant, qu’il habite, la boucherie, le poulailler, la grange, l’ancien abattoir. « J’ai commencé à ranger l’abattoir et j’ai décidé d’y ouvrir une brocante. Le lieu s’y prêtait bien avec ses grandes fenêtres façon atelier et j’avais déjà un peu de stocks. » Et on comprend alors enfin pourquoi cette brocante s’appelle la Brocante de l’Abattoir…

Depuis 2020, tous les ans, il rénove une nouvelle partie, améliore, développe. « Je suis content de réhabilliter ces locaux et de redonner du sens à ces bâtiments qui portent l’histoire de ma famille. Je prends mon temps, je rénove avec des amis qui savent faire, souvent moi je fais le manœuvre et j’apprends. » La boucherie est ainsi devenue un gîte à louer.

Sa dernière fierté ? la Guinguette, gérée par une association dont il est président. Ils sont une dizaine de bénévoles qui se relaient pour ouvrir le bar à chaque fois que la brocante est ouverte, souvent le dimanche après-midi. « ça m’a aussi permis d’avoir l’eau et l’électricité, je peux tester les lampes ou faire écouter les vinyles que je vends. » Il faut ici préciser que Denis est aussi un grand fan de musique et un fidèle des concerts de La Naute.

Des visiteurs plus jeunes et un public averti qui vient de loin

Aujourd’hui, la brocante de Denis est devenue une institution locale. Il faut dire que Denis a su lui donner une âme. Les beaux bâtiments dans la plus pure tradition des maçons de la Creuse, le jardin et le mobilier de jardin installé sous le cerisier face à la guinguette créent une atmosphère « cosy ». Ici tout est à vendre, même la chaise sur laquelle je suis assise ce jour-là, mais cette mise en scène du mobilier contribue beaucoup au cachet du lieu, on a l’impression d’être dans le jardin d’un ami. Denis continue de chiner régulièrement en Creuse et dans les départements limitrophes, on l’appelle pour vider des maisons, et parfois, il tombe sur un trésor, comme cette fois où c’était un tableau de Soulages qui l’attendait, et même si finalement, se ravisant, le propriétaire a souhaité conserver cette pièce. En six ans, Denis a constaté une évolution dans les publics qui fréquentent sa brocante, il y a de plus en plus de jeunes. « Entre la prise de conscience écolo et la baisse du pouvoir d’achat, il y a beaucoup de gens qui se tournent vers les brocantes pour se meubler et s’équiper. » C’est vrai que les prix pratiqués par Denis restent raisonnables. La brocante de l’Abattoir reçoit aussi nombreux visiteurs avertis qui viennent des départements voisins, et parfois même de beaucoup plus loin.

A ce moment de l’interview, le visage de Denis s’éclaire d’un large sourire, il veut me parler de ses « deux supers enfants, Arthur et Louna, 20 et 21 ans ». Ils font leurs études et leurs vies ailleurs. « C’est bien d’aller voir ailleurs, de partir pour revenir, on apprécie mieux la Creuse et puis on rapporte avec soi un peu de ce qu’on a découvert, un peu de fraicheur, d’autres cultures, d’ailleurs.» Peut-être reviendront-ils, eux aussi, un jour…

Quand on vient dans la Creuse, on change de pays

« Je dis toujours, quand on vient dans la Creuse, on change de pays, surtout les urbains. Si vous allez à Madrid à Londres ou à Lyon, vous trouvez partout la même chose, quand vous venez en Creuse, il n’y a rien, je caricature bien sûr, mais c’est vraiment dépayasant, pas de panneaux 4×3, pas de bruit, pas de feux de signalisation, ou presque, pas de pollution lumineuse et des ciels nocturnes pleins d’étoiles ! On a cette chance là. » La seule chose qui manque, ce sont les commerces, Denis aimerait que les collectivités accompagnent mieux les initiatives. « Il faut le reconnaitre, elles viennent souvent des néoruraux, ils ont apporté ça, le maraichage, la boulangerie traditionnelle, la production de fromages, les cafés associatifs et plein d’autres choses.  Je ne comprends pas l’hostilité qu’on a parfois dans certains villages envers ces gens-là. » Mais à Champagnat, il l’assure, c’est vraiment différent, « ici c’est une terre d’accueil, il y a des endroits où il y a moins d’ouverture d’esprit, les ruraux peuvent être méfiants. Moi, je suis content de voir des gens arriver, on en a besoin, pour éviter la consanguinité et puis toutes les idées sont bonnes à prendre pour faire vivre notre département, même les mauvaises, il faut tester ! Ce qu’il faut c’est avancer et laisser la créativité parler. Et même si on se trompe, ce n’est pas grave, on a appris, on est allé au bout de ses rêves, c’est ça l’essentiel. »

N’hésitez pas à aller faire un tour à la brocante de l’Abattoir, pour connaitre les horaires d’ouverture et les actualités, rendez-vous sur sa page facebook !