L’atelier possède de larges baies vitrées contiguës sur la face nord et ouest. Le panorama sauvage, une prairie en léger dévers bordée d’arbres et d’épineux, s’étend à cent quatre-vingts degrés derrière un jardin sans clôtures. Le cadre pour une contemplation est idéal. Mais Ana reste concentrée sur son travail : elle redonne vie à un petit fauteuil charmant qu’elle compte vendre à trente-cinq euros au marché de Noël de Genouillac. L’histoire d’Ana ressemble à un conte de fée – comme peut l’être sans doute toute histoire amoureuse en y regardant de plus près. En effet, à quarante-quatre ans, élevant avec son mari ses deux enfants (plus sept poules, deux coqs et deux chats) aux abords d’un hameau paisible, et travaillant à son compte comme tapissier, Ana est une femme heureuse, épanouie.
Une bonne voie mais des chemins sinueux
Ana me dit qu’elle a toujours su qu’elle voulait travailler avec ses mains, qu’elle en a eu l’intuition très tôt. Aux portes ouvertes sur les métiers de l’artisanat, la sculpture sur pierre qui l’attirait semblait néanmoins plus physique, moins évident pour une fille peut-être. Tapissier ! Ça, ça donnait envie. Travailler avec des tissus variés, diverses matières comme le bois, le métal ou la mousse de laine mouillée (!), rénover des fauteuils vieux de plusieurs décennies ou de plusieurs siècles, mais aussi gérer une clientèle, le contact humain, ça c’était vraiment fait pour elle ! Après cinq années d’études parisiennes, combinant cours et ateliers, Ana décide brusquement de changer d’air et de s’installer à la montagne, à la Plagne, en Savoie. Sur place, le choix s’est présenté ainsi : c’est soit le travail à la chaîne avec le mobilier des hôtels, soit l’artisanat vendu dans une boutique déco. Ana préfère le contact humain. Elle va donc gérer un des étages de cette boutique pendant cinq ans, tout en profitant de la nature, du sport extrême à la randonnée. Ana est contente de ce mode de vie, elle ajoute : « Il y a les hors saisons aussi, là tu retrouves le calme. C’est hyper plaisant comme rythme en fait, mais c’est pas fait pour tout le monde, certains ont besoin de bruit j’imagine… »

Un jour tout part à veau-l’eau. Après un accident de moto quasi mortel, le retour dans la région de Nantes pour profiter de sa famille, la naissance d’une fille dans un couple qui bat déjà de l’aile et un job pourri dans une boutique de prêt à porter haut de gamme où régnait un « mauvais esprit », Ana sent que quelque chose est en train de basculer. Soudain, son père meurt. C’est le chaos et les larmes. Elle décide de quitter son job et son mec. Il faut qu’elle revive. Quelques mois plus tard, une nouvelle rencontre va précipiter cette renaissance. C’est Merwann, son prince charmant franco-libanais, avec qui elle décide de ne plus pleurer, avec qui elle s’occupe de sa fille et reprend un boulot avec des gens sympas au café du port. Et puis comme ça, un soir, parce qu’elle avait besoin de prendre des cours de couture pour des rideaux, elle s’est présentée aux autres élèves en tant que tapissier et a reçu une première commande. Alors elle a squatté l’étage d’une amie pour son atelier, puis, plus tard, avec d’autres artistes et artisans, a décidé de louer un local collaboratif, où ils pourraient aussi faire des expos éphémères. Le bonheur semblait vouloir re-poindre son nez. « Comment j’ai pu oublier que j’aimais autant ça ? », me confie-t-elle alors à propos de son premier amour: sa vocation de tapissier.
Un nouveau départ, presque magique !
Avec Here comes the sun des Beatles en fond sonore, Ana me raconte leur découverte de la Creuse. « On cherchait à vivre dans la nature, plutôt dans la région (Basse Indre), puis deux couples d’amis ont acheté les uns après les autres dans la Creuse. Alors on y a fait un tour. On cherchait plutôt dans un village au début puis on s’est dit non, on ne veut pas de voisins. Avant notre terrasse était littéralement dans la rue, donc c’était très social c’est sûr, le vivre ensemble y était très présent, pour ses bons et ses mauvais côtés, mais bon on voulait du calme, et puis, pouvoir crier très fort dans le jardin avec les enfants, ça n’a pas de prix ! On est venu plusieurs fois, à différentes saisons. J’ai retrouvé ici, à Bétête, une campagne sauvage qui était celle de mon enfance. Et surtout, on a trouvé la bonne maison, avec les toilettes sèches que l’on voulait et par l’intermédiaire d’un propriétaire magique, qui avait retapé sa maison lui-même et qui avait des amis dans le coin tout aussi magiques ! On avait déjà un petit réseau sur place, grâce à nos amis de Basse Indre, mais cela s’est très vite développé, on a rencontré beaucoup de néo-creusois comme nous, qui venaient de partout, et qui n’étaient pas là par hasard ; comme on se disait avec Christine l’autre jour, souvent c’est un choix qui a mûri, par des gens qui ont un caractère bien trempé. Nos voisins et les gens du village sont pour la plupart creusois et les rencontres se font très naturellement, les gens sont très ouverts, très accueillants. Les creusois n’ont pas peur des étrangers, contrairement à ce que l’on pourrait dire comme bête généralité sur la campagne, je le sais parce que nous on a été tellement bien accueillis alors que Merwann, malgré son charme naturel, est tout de même arabe (pause, sourire entendu). Il y a naturellement de l’entraide ici, chacun participe à des chantiers collectifs, tout le monde troque un peu car tout le monde produit un peu, que ce soit des confitures, du cidre ou des patates, donc l’argent ici n’a pas la même valeur non plus. Pour ma part, je pratique des prix plus que corrects parce que je ne veux pas que cela soit accessible seulement pour les riches; et puis ça incite à recycler! ».
Avec son contact facile et ses prix généreux, Ana retrouve en Creuse une clientèle de plus en plus large. Elle donne aussi des cours, comme à Basse Indre, pour transmettre, créer du lien, c’est important pour elle me dit-elle. On apprend toujours des trucs utiles ou poétiques à la campagne, à travers les métiers des gens. Par exemple, grâce à Ana, j’ai appris que le fait de mettre les semences (ces petits clous servant à attacher le tissu sur le mobilier) dans sa bouche, ne permet pas seulement de travailler avec ses deux mains, cela améliore aussi, une fois cloutées, la prise avec le bois car la salive accélère l’oxydation du fer. Fou non?!
Ana est parvenue à réunir toutes ses amours : sa famille, son métier, son goût pour la nature, pour le contact humain. Son parcours aura été chaotique, enfin on peut aussi dire formateur. L’avenir lui dira. « J’ai déménagé 27 fois dans ma vie, avant la Creuse, j’ai compté. Vais-je rester ici? J’avoue que quand on part, pour les vacances, ma maison ici me manque rapidement ! », conclue-t-elle. En moins d’une heure, Ana aura finalisé la rénovation d’un fauteuil et rembourré plusieurs coussins, tout en me contant sa vie. Notre entretien est terminé, je la remercie et prend congé. Elle, elle part maintenant nourrir les poules, donner un coup de balai et préparer le déjeuner en attendant ses trois autres amours : ses deux enfants et son prince charmant. Une vraie vie de conte de fée, je vous dis!

