Cédric : Naître et renaître en Creuse

Creusois

Malgré le vent et potentiellement la pluie, le marché de Boussac bat son plein. Je retrouve Cédric devant le café de la place, il est accompagné de sa femme et de leurs enfants qui nous accompagnent à l’intérieur. Je lui propose immédiatement de le tutoyer pour faciliter les échanges. « Ici, ça paraît tellement naturel de se tutoyer ! », me répond-il instinctivement.  

Puis très rapidement, il s’empare de la fameuse question, Creusois ou néo-Creusois ? « À partir de quand considère-t-on qu’on est Creusois ? Mon père est un néo-creusois, sauf qu’une bonne partie de sa famille est enterrée en Creuse. Il est né en Normandie d’une mère creusoise, ça fait plus de quarante ans qu’il est revenu en Creuse et, aux yeux de certains, je ne suis pas sûr qu’il soit considéré comme creusois. »

Nous ne sommes pas plus avancés… Alors revenons-en au début.

Les mares et le châtaignier 

C’est l’histoire d’un petit garçon que ses copains appellent « monsieur Triton ». Il grandit dans un petit hameau au nord du département au milieu des poules, des vaches et son temps libre, il le passe dans la nature à grimper dans les arbres, à observer la faune, à tenter de reconnaître les oiseaux qui s’arrêtent dans le jardin. « Un jour, j’ai accompagné ma grand-mère au lavoir et, à un moment, je vois un lézard dans l’eau et j’hallucine ! Je suis ensuite parti en exploration et, en peu de temps, je connaissais toutes les mares des environs et les tritons qui vivaient dedans. »

La nature qui l’entoure, il la connaît par cœur. Si bien que c’est à travers elle que Cédric va découvrir la tristesse : « Mon premier vrai gros chagrin, c’est quand on a coupé de très beaux châtaigniers derrière chez moi. J’y avais grimpé, construit des cabanes, fait des siestes, je perdais un peu ma maison », avoue-t-il.

Son attachement à la Creuse viendrait-il de cette nature luxuriante qu’il aime éperdument ?

Le vélo dans la tête

À cette époque, pour explorer les environs, Cédric utilise beaucoup son vélo. Il en apprécie le silence qui lui permet de surprendre des animaux. «  À sept ans, je suis tombé de vélo, gros accident, traumatisme crânien… Ça aurait pu me dégoûter, mais c’est comme si le vélo m’était rentré dans la tête, au sens propre comme au figuré ». Une histoire d’amour était née.

Adolescent, Cédric étudie dans le département voisin. Au collège d’abord, puis au lycée. Et à chaque fois, on le renvoie à son identité creusoise : « Au lycée agricole de Chateauroux, on était les Creusois, tout le monde nous appelait comme ça. Je ne connaissais pas les autres lycéens de Creuse, on n’était pas nombreux mais notre identité nous a rassemblés. Ce qui est incroyable, c’est qu’à l’époque, les frontières tombaient un peu partout en Europe et ici, entre deux départements, on avait du mal à communiquer ». On parle pourtant de quelques kilomètres…

Après ses études, Cédric travaille en tant qu’animateur environnement dans une commune près de Chateauroux. Et il rencontre Alice. Et ensemble, ils montent le projet fou de faire le tour du monde à vélo. Et il le font ! Pendant deux ans et demi, ils en prennent plein les yeux, New Delhi, Tokyo…

Besoin de renaître

Au retour de ce long périple, Cédric se lance dans l’agriculture. Où ça ? Dans le département de l’Indre. Après avoir parcouru le monde. « J’essayais de me rapprocher de mon lieu de naissance, c’était une volonté. Finalement, ça ne l’a pas fait en Indre, on est donc descendus en Creuse. J’ai emmené toute ma famille sur mon lieu de naissance parce que je sentais que j’avais besoin de renaître ».

Et pour renaître, Cédric transforme sa passion du vélo en occupation rémunérée : il travaille actuellement au sein de l’atelier vélo qui restaure les deux-roues en provenance de la déchetterie et les remet en service : « Ça fait des vélos pas chers, issus du recyclage, économie circulaire. Et, en plus, on essaye de remettre les gens sur le vélo ! ». En parallèle, il accueille les cyclistes à l’atelier pour effectuer des réparations et organise des sessions de cours, le vélo-école. 

Mais ce n’est pas tout. Car pour faire progresser les mentalités, il est actif au sein de Guéret en selles, association plaidoyer en faveur du vélo qui milite pour des aménagements cyclables et pour que le vélo soit plus reconnu en tant que moyen de transport. « À Guéret, pourtant petite ville, quand je suis à vélo avec mes enfant, je me sens en péril. Tous les matins, quand j’emmène ma fille à l’école, j’ai peur. Je ne devrais pas avoir peur d’être à vélo dans une petite ville comme ça. Il n’y aucun aménagement prévu pour le vélo !», s’indigne-t-il.

Creusois ou néo-Creusois ?

Alors que je reviens à la question initiale, Cédric sourit. « Creusois ou néo-Creusois, c’est surtout un état d’esprit. Paradoxalement, je suis né à Guéret, mais Guéret, c’était l’endroit où on venait voir les médecins, faire les grosses courses. Je suis une espèce hybride : j’ai débarqué en Creuse venant de Creuse », conclut-il en riant.

Enrichi de ses multiples expériences, Cédric souhaite désormais militer en faveur de ce département : « Je voudrais que tout le monde prenne conscience de notre richesse, de notre potentiel et qu’enfin, on devienne un modèle d’alternative. Et je ne voudrais pas qu’on sacrifie le département pour des profits à court terme. Parce qu’aujourd’hui, quand on voit un gros projet industriel qui veut couper nos arbres en nous disant qu’ils ne valent rien, il ne faut pas nous la faire à l’envers ! La forêt c’est le temps long et il y a un potentiel énorme ! ».

C’est donc l’histoire d’un homme qui est né à Guéret, qui est parti pour mieux revenir et qui est là où il a envie d’être… pas trop loin d’un vélo quand même…

Cité par Babé, Cédric me propose de faire le portrait de Judith.