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  • Là où la musique touche la terre

    Là où la musique touche la terre

    Un matin de mai, la lumière glissait sur Glénic comme une caresse. Nicolas Houari m’attendait devant l’église, calme, souriant, déjà tourné vers le monde avec cette douceur qui lui est propre. Ce jour là, il ne m’a pas seulement ouvert sa porte : il m’a ouvert sa vie, sa Creuse, sa musique, et ce fil invisible qui relie les êtres quand ils choisissent d’être vrais.

    Le matin, l’église, et la première note du portrait

    Le soleil était franc, presque insolent. Nicolas m’a proposé de commencer par l’église de Glénic — comme si, avant de parler de lui, il fallait d’abord écouter les pierres, la lumière, le silence. Il marche lentement, parle doucement, regarde beaucoup.

    Puis il m’a conduit chez lui, dans sa maison en pierre, une maison qui semble tenir debout depuis toujours, avec sa cheminée qui veille et son jardin qui respire. Avant même de commencer l’entretien, il a préparé le repas. Nous avons mangé dehors, dans la douceur du jardin. C’est ainsi que commence une rencontre avec Nicolas : par un geste, un soin, une présence.

    Saint Sulpice le Guérétois : l’enfance comme une terre

    Nicolas est né à Guéret, mais c’est à Saint Sulpice le Guérétois qu’il a grandi, qu’il s’est construit, qu’il a appris à regarder le monde.

    Il parle de son village, où sa famille est établie, et évoque faire partie « d’une tribu respectée » .

    Il raconte l’école communale, les professeurs, les valeurs exigeantes, les chemins, les collines, les enfants de paysans, d’artisans, de fonctionnaires. Une enfance simple, rude parfois, mais juste. Une enfance qui forge, qui ancre, qui donne une direction.

    Il sourit en évoquant le panneau « 5 km 600 » vers Guéret, qui lui semblait « le bout du monde ». Saint Vaury, c’était « Manhattan ». Le bus, « la classe à Dallas ». On entend encore l’enfant émerveillé, celui qui découvre le monde en avançant de quelques kilomètres.

    La Creuse : rude et douce, comme un accord parfait

    « La Creuse, on l’aime ou on ne l’aime pas. Elle se mérite. »

    Pour Nicolas, la Creuse n’est pas un décor : c’est une présence. Elle est rude, elle est douce, elle est vraie. Elle ne s’adapte pas : c’est à toi de t’ajuster à elle.

    Il parle de SES collines comme d’amies anciennes. « Si tu viens avec moi à Saint Sulpice, je te montrerai ma colline. Elle s’appelle Chardet ».

    Cette authenticité, il la veut aussi dans sa musique : « Je ne veux rien de trafiqué. Je veux que ma musique soit vraie. Comme la Creuse. On n’a rien à prouver. »

    La guitare : un choc, une révélation, une promesse

    Tout commence à 17 ans, devant une vidéo de Dave Murray. Un sourire, une aisance, une lumière. « Je me suis dit : il est humain, il peut le faire, je peux le faire aussi. »

    Il récupère la guitare classique de sa sœur. Il ne sait pas l’accorder. Il joue à l’oreille. Il s’enferme dans la musique comme on s’enferme dans une chambre pour rêver plus fort.

    Puis viennent les rencontres : Lionel Monet, qui lui prête sa première guitare électrique. Jean Marie Ecay, un choc artistique. Laurent Rousseau, huit années de jazz et de rigueur.

    La musique devient un refuge, un langage, une respiration.

    Impressions : un disque né d’une lumière fragile

    Son premier album, Impressions, naît d’une période difficile. Des problèmes de santé. La nécessité de réapprendre à jouer. La fragilité, la peur, la volonté.

    Il se dit : « J’ai un truc à dire. »

    Il enregistre à Lussat, avec Marc Edeline. Il improvise. Marc reste sans voix. Nicolas raconte : « C’était magique, comme si une lumière perçait les nuages au dessus de moi. »

    Le titre de l’album, lui, arrive dans un bar de Châteauroux. Nicolas parle de son projet au patron du bar. Une cliente ivre, se mêle à la conversation, un éclat de vérité, un mot lancé comme une évidence : « Il te raconte ses impressions ! »

    Et le disque trouve son nom.

    Il le dédie à ses filles, à son père Panis, à son ami Antoine, à sa grand mère Sadia et Yasmine sa maman. Un album comme une cicatrice qui brille.

    Mathilde, le poussin orange, et les choses qui brillent

    Sur la pochette, un petit poussin orange. Un mystère tendre. Un hommage à Mathilde, une poule couleur feu qui l’accompagnait enfant.

    Dans ce poulailler, dit il, « personne ne se bectait jusqu’au sang ». Un monde où les différences cohabitent, où chacun trouve sa place.

    « Elle brillait. » Il le répète. Comme une vérité simple.

    Ce poussin, c’est sa philosophie : s’attacher aux choses qui semblent futiles, mais qui donnent un bonheur immense. Respecter les différences. Prendre soin.

    Olivier Robreau : une entente, deux albums, une liberté

    Il pensait ne plus jamais jouer en groupe. Puis un guitariste chanteur Olivier lui propose après une jam session de le rejoindre sur des dates à venir, avant de lui demander d’enregistrer deux albums avec lui. Il arrange, il joue, boit, voyage. Des scènes intimistes à de grands plateaux devant 2500 personnes. Plus de 70 concerts joués. Rien de moins.

    L’église pleine : une communion

    La veille de notre rencontre, Nicolas a joué en trio à l’église de Saint Sulpice le Guérétois. Il n’y était pas entré depuis 25 ou 30 ans.

    « C’était comme à la maison. Une communion. »

    Il reconnaît presque tous les visages. Le public est attentif, bienveillant, ouvert. Après l’entracte, l’église se remplit à nouveau. « Le pari est réussi. »

    Sixtine : un contrat d’amour réciproque

    Sixtine est une chienne née d’une border collie et d’un berger australien qui s’est échappé « pour rencontrer sa belle ». Une portée de 7 chiots. Elle a 5 ans.

    Elle accompagne Nicolas partout, même dans la création. « Elle est étonnamment calme. J’ai l’impression qu’elle comprend. »

    Il dit : « Sixtine, c’est un personnage. Elle me recadre aussi. C’est comme un contrat synallagmatique : des obligations réciproques. On s’aime : je suis là, elle est là. »

    Sa maison : un coup de foudre, un refuge

    Il tombe sur l’annonce par hasard. Il sait immédiatement : « C’est ma maison. »

    Elle est déjà sous compromis. Il se bat. Il l’obtient.

    « Le calme et le bonheur. C’est comme une rencontre. »

    Ce qui l’apaise, ce qui l’émerveille, ce qui le met en colère

    L’apaise : le calme, la compréhension réciproque.

    L’émerveille : ne rien avoir à se dire, et que les choses se passent.

    Le met en colère : les gens qui ne sont pas ce qu’ils disent.

    Take Off : le prochain décollage

    Son deuxième album est en route. 7 titres. Électrique. Des influences du monde. Une ballade irlandaise. « Il sera ce qu’il sera. » (il sourit)

    Ce qu’il veut laisser

    À ses enfants : « Soyez vous mêmes, continuez comme vous êtes. »

    À son public : « Comprenez que tout ce que je vous aurai laissé, au moment où vous m’aurez croisé, sera quelque chose de vrai. »

    Et c’est peut être cela, finalement, Nicolas H. : un homme vrai, qui joue vrai, qui vit vrai. Un homme de Creuse, rude et doux, comme sa musique. Un homme qui, dans chaque note, dans chaque geste, dans chaque silence, cherche simplement à faire briller ce qui mérite de l’être.

  • Former, transmettre, encourager

    Former, transmettre, encourager

    Il y a des joueurs qui passent leur carrière à courir après la lumière. Martin Douillard, lui, semble avoir choisi une autre tactique : être le joueur de l’ombre, jouer simple, lever la tête et faire avancer l’équipe. Depuis deux ans, l’ancien footballeur professionnel a posé ses crampons en Creuse, à Guéret, où il entraîne l’équipe première tout en multipliant les rôles. Comme un milieu relayeur infatigable, il distribue les ballons, colmate les brèches et fait tourner le jeu associatif sans jamais compter ses efforts.

    Né aux Sables-d’Olonne en 1985, passé par La Roche-sur-Yon avant d’intégrer à 17 ans le centre de formation du Mans, Martin Douillard a longtemps évolué dans les couloirs bien balisés du football professionnel. Lancé en Ligue 1 avec Le Mans, il a connu les exigences du haut niveau, les staffs étoffés, les infrastructures impeccables et les déplacements réglés comme des horloges. Sa carrière l’a ensuite conduit à Clermont, Luçon, Yverdon, Mulhouse, Pau, Rodez ou encore Aurillac. Un parcours de joueur de devoir, jamais star mais toujours dans le match.

    Changer de terrain

    En arrivant en Creuse, Martin Douillard a découvert un autre football. Ici, pas de vestiaire luxueux ni de moyens démesurés. À l’Entente de Guéret, club associatif avant tout, il faut parfois être à la fois entraîneur, organisateur, éducateur et interlocuteur des collectivités. Il gère les relations avec la mairie pour les infrastructures, supervise les événements du club, accompagne les jeunes joueurs et veille au quotidien sur un collectif fragilisé par deux descentes consécutives.

    Dans ce nouveau championnat de l’engagement amateur, il a dû changer de registre. Finis les automatismes du monde professionnel : désormais, il faut composer avec peu de moyens et beaucoup de bonne volonté. Martin Douillard avance alors comme un capitaine qui refuse de baisser la tête après une série de défaites. Sa stratégie repose sur les jeunes, qu’il accompagne aussi bien dans leur parcours sportif que personnel. Former, transmettre, encourager : il joue désormais le long terme.

    Et s’il accepte cette charge de travail, c’est parce qu’il croit profondément au modèle associatif. « Il ne faut pas compter ses heures », répète-t-il souvent. Pour lui, le plaisir doit circuler comme un ballon bien transmis : si l’entraîneur ne prend pas de plaisir, il ne peut pas le transmettre à ses joueurs.

    L’esprit creusois comme vestiaire

    La Creuse n’était au départ qu’un challenge professionnel. Elle est devenue un point d’ancrage. Divorcé et père de deux enfants, Martin Douillard y a reconstruit une vie. Il y a rencontré quelqu’un, découvert le monde agricole et compris ce que signifie travailler « avec le vivant », sept jours sur sept, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige.

    Ce quotidien l’a profondément marqué. Chez les Creusois, il admire la simplicité, l’humilité et la parole donnée. Des valeurs qu’il compare volontiers à celles d’un vestiaire soudé : chacun tient sa place, chacun fait son travail, sans grand discours inutile. Ici, dit-il, quand quelqu’un promet quelque chose, ce n’est pas “en l’air”.

    À mesure que les saisons passent, Martin Douillard semble avoir troqué le football spectacle contre le football de terrain, celui des bénévoles qui tracent les lignes avant les matchs et ferment le stade après tout le monde. Comme un joueur revenu défendre dans sa moitié de terrain après avoir connu les grands stades, il a trouvé dans la Creuse une autre définition de la réussite : faire avancer le collectif, modestement, mais durablement.

  • L’esprit Creuse, c’est la simplicité.

    L’esprit Creuse, c’est la simplicité.

    Il parle de la Creuse comme un kinésithérapeute parle d’un corps : avec précision, patience et fidélité. Chez Ludovic Lavigne, chaque souvenir ressemble à une articulation qu’on remet doucement en mouvement, chaque attachement à un muscle profond qu’il faut entretenir pour éviter qu’il ne s’atrophie. Depuis son cabinet de Guéret, le masseur-kinésithérapeute de 48 ans travaille les corps, soigne les douleurs, accompagne les reprises d’appui. Mais à l’écouter, on comprend vite qu’il applique aussi cette méthode à sa propre vie : avancer malgré les fragilités, garder l’équilibre, apprendre à compenser sans jamais renoncer.

    « Je suis né à Guéret, un vrai Creusois », dit-il simplement, comme on pose un premier diagnostic. La phrase contient déjà tout : la Creuse, les racines. Un père agriculteur du côté de Domeyrot, une mère infirmière, une sœur devenue infirmière libérale à Gouzon. Chez lui, l’enracinement n’a rien d’un slogan. Il est une mémoire musculaire.

    Une vie à rééduquer le possible

    Ludovic Lavigne a grandi entre Ajain, Parsac et le lycée Jean-Favard de Guéret. Puis, très tôt, la vie lui impose une adaptation permanente : une maladie génétique, une rétinite pigmentaire, réduit progressivement son champ de vision. « C’est une dégénérescence progressive des cellules de la rétine, qui dégénèrent d’abord par les cellules qui réceptionnent la lumière, avec un rétrécissement progressif du champ visuel. On appelle ça une vision tubulaire. » Aujourd’hui, il ne voit presque plus. Il raconte pourtant cette maladie sans pathos, avec le calme de ceux qui ont appris à travailler avec la douleur plutôt que contre elle. « Je le vis relativement bien. Là-dessus, je n’ai pas trop de problématiques. »

    Comme dans une séance de rééducation, il a fallu trouver d’autres appuis. Réinventer les gestes. Modifier les trajectoires sans abandonner le mouvement. À Limoges, il intègre une école de kinésithérapie spécialisée pour malvoyants et non-voyants. Puis vient un stage au centre de rééducation de Noth, près de La Souterraine. Une rencontre change alors la suite de son parcours : le docteur Yves-André Vimon. « À la fin de mon stage, il m’a contacté et m’a dit : on aimerait que tu viennes travailler chez nous. » Le jeune diplômé accepte.

    En 2003, il commence à travailler à Noth. Il y rencontre aussi Christelle, sa future associée. Ensemble, ils feront bientôt route commune, au sens propre comme au figuré, quand Ludovic arrête de conduire. En 2005, ils s’installent en libéral. D’abord locataires, puis propriétaires de leur cabinet construit en 2010.

    « Aujourd’hui, on est cinq praticiens, que des kinésithérapeutes. Il y a deux titulaires qui sont Christelle et moi. Et puis, on a Romane, Morgane et Théo qui nous ont rejoints en 2019, 2021 et 2024. »

    Chez Ludovic Lavigne, tout semble affaire de continuité. De patience. De progression lente.

    La Creuse, son rythme cardiaque

    Il parle de son territoire comme d’un organisme vivant dont il connaît les battements. « La Creuse, pour moi, c’est ma sérénité. » Ailleurs, son handicap le mettrait davantage en difficulté. Ici, il a ses repères, il connaît les visages, les distances. La Creuse est devenue son terrain d’équilibre, sa posture naturelle. « Partir à l’extérieur avec mon handicap, c’était forcément me mettre en difficulté et sortir de ma zone de confort. La Creuse, c’est tout petit. Tout le monde se connaît plus ou moins. Pour moi, c’est un territoire qui est plutôt rassurant. Amicalement, affectueusement, familialement. Mais Caroline, ma femme d’origine lyonnaise, m’a quand même permis d’avoir une ouverture sur l’extérieur. Quand je l’ai rencontrée, je n’aimais pas du tout partir en vacances. Moi, je suis fils d’agriculteur et quand tu es fils d’agriculteur, l’été, tu fais les foins, tu fais les moissons, tu castres les maïs, tu vas à la pêche. C’est ça nos vacances. Moi, je ne suis jamais parti en vacances avec mes parents par exemple. » Une région à son rythme. « En fait, j’ai besoin de temps pour les choses. La Creuse est à peu près à mon rythme. »

    Dans sa bouche, le département prend presque des allures de patient discret : un territoire qui évolue doucement, sans brutalité, sans surcharge. Pas de gestes brusques. Pas de tension excessive. Juste une lente adaptation. « En fait, on a la chance je trouve de voir les choses arriver. On n’a pas tout d’un coup ici en Creuse. On n’a pas encore cette société de surconsommation qui nous arrive dessus ».

    Et puis il y a les détails, ces sensations auxquelles il reste viscéralement attaché. Lui qui voit peu décrit le monde par les odeurs. « Des fois, juste de m’arrêter, de renifler des petites odeurs comme ça, pour moi, c’est des petits plaisirs simples. » L’odeur des fleurs au bord d’un chemin. Celle de la soupe préparée à la maison de retraite, qui lui rappelle la cantine du collège. Chez lui, les souvenirs fonctionnent comme des points d’appui sensoriels, des muscles invisibles qui maintiennent encore debout. Ludovic Lavigne appartient à cette Creuse des habitudes simples. « L’esprit Creuse, c’est la simplicité. Ce sont des gens simples qui ont besoin de choses simples et qui n’ont pas besoin de beaucoup de choses pour être heureux. »

    Le soigneur des sportifs

    Son autre terrain, c’est le sport. Là encore, tout est venu du corps. Enfant et adolescent, il joue au football. Grâce à une connexion familiale improbable, il rencontre le kiné du Paris-Saint-Germain lors des stages du club à Pouligny-Notre-Dame. « C’est là qu’est née ma passion pour la kinésithérapie. » Le jeune Creusois se retrouve alors à côtoyer Georges Weah ou Bernard Lama.

    Mais plus que les stars, ce sont les gestes du soigneur qui le fascinent. Le kiné devient celui qui remet debout. Celui qui permet le retour au jeu. Depuis, Ludovic Lavigne soigne les sportifs comme on accompagne une reconstruction : avec fidélité et présence. « Ça a commencé par le cyclisme où j’ai été le responsable médical kiné de 2010 jusqu’à 2022. Après, le foot est venu me chercher en 2013. Et puis, le RCG est venu en 2017. C’est le docteur Vimon, encore lui, ancien joueur de rugby, qui m’avait contacté : « Ludo, on a deux joueurs importants, j’aimerais bien que tu puisses les voir. » C’est à ce moment-là que je me suis rapproché du rugby. »

    Au Rugby Club Guérétois, il a trouvé plus qu’un rôle médical : une famille d’adoption. Il parle de Clément Rochelli et Maxime Lascaux avec une affection immédiate : « C’est des sportifs et c’est une famille ». Chez lui, la fidélité ressemble à un tendon : solide, indispensable.

    Garder le mouvement

    Ludovic Lavigne pourrait facilement se satisfaire de cette stabilité creusoise qu’il aime tant. Pourtant, il refuse le repli. Il admire ceux qui viennent d’ailleurs, même s’il reconnaît les résistances locales. « Je suis assez admiratif parce que le Creusois a quand même cette tendance à être un peu rustre à accueillir des gens nouveaux, des gens de l’extérieur. J’aime voir les gens amener des choses de l’extérieur, mais pas forcément vouloir nous les imposer. De la diversité naît la richesse. » La formule tombe comme un principe thérapeutique : un corps qui ne bouge plus finit par se raidir. Un territoire aussi.

    Alors il espère davantage d’ouverture, de transports, de connexions avec l’extérieur. Il veut pouvoir rester ici sans être coupé du monde. Voir ailleurs. Revenir ensuite. Car revenir compte autant que partir. « J’espère qu’on puisse réussir à s’ouvrir quand même plus sur l’extérieur, qu’on ait des moyens de communication comme le train, comme l’avion. Nous permettre de pouvoir être dans notre territoire et de nous y retrouver, mais aussi d’avoir la capacité à pouvoir aller chercher les choses extérieures. Il y a des gens qui restent vraiment trop fermés ici et qui ne s’ouvrent vraiment pas suffisamment à l’extérieur. J’aime mon territoire, mais j’aime aussi ponctuellement sortir voir d’autres choses ailleurs. Après, j’aime bien revenir. »

    Aujourd’hui encore, malgré la maladie, il regarde vers l’avenir avec une curiosité presque enfantine. « j’espère toujours garder la flamme, la passion de mon métier. j’espère surtout que mes proches soient en bonne santé, que mon fils réussisse ses études, et qu’il réussisse surtout à grandir, grandir avec un grand G, grandir dans sa vie personnelle, dans sa vie professionnelle, être heureux, faire ce qui lui plaira dans la vie. Ça, c’est des objectifs d’un père, je pense.»

    Au niveau médical, Ludovic reste lucide. « Je ne m’attends pas à revoir. Par contre, qu’est-ce que je vais être ultra autonome dans pas longtemps, avec l’intelligence artificielle ! » Les lunettes connectées, les voitures autonomes : là où d’autres voient des gadgets ou des dangers, lui voit une nouvelle autonomie possible. « Moi, je sais que je vais reconduire un jour dans des voitures autonomes. »

    Comme un patient qui retrouve progressivement sa mobilité, Ludovic Lavigne continue imagine déjà les gestes qu’il pourra encore accomplir demain.

    Et au fond, c’est peut-être cela qui le définit le mieux : un homme qui, malgré les pertes progressives, refuse l’immobilité. Un kinésithérapeute qui applique à sa propre existence ce qu’il transmet chaque jour aux autres : continuer à avancer, même lentement, même autrement.

  • Les mains dans la terre

    Les mains dans la terre

    S’il y a une chose que vous découvrez vite quand vous rencontrez Murielle, c’est qu’elle n’aime pas parler d’elle. Il faut croire que j’aime les défis ! Nous voici au Vintéol à Dontreix, devant ses serres.

    De la microbio aux cotylédons

    Comment en arrive-t-on à faire pousser des plantes dans la Creuse quand dans une autre vie, on jonglait avec des directives européennes ? Après des études dans l’agro-alimentaire, une entrée dans le monde du travail qui passe par deux changements de décors assez radicaux et l’apprentissage d’une langue étrangère pas si simple à maîtriser, Murielle se retrouve donc à travailler pour la région Picardie et à assurer la coordination et l’écriture d’un programme européen sur les politiques agricoles et le développement rural. Un an de rédaction, toute seule là où il aurait fallu être bien plus nombreux, le mal-être n’est pas loin, la rando et la photo deviennent des moyens de fuir la lassitude. L’herboristerie sert alors à se recentrer, à résoudre ses propres problèmes en soignant les autres : une « jardinothérapie » qui « a du sens, qui m’emballe ».

    « Je sais pas d’où c’est venu l’herboristerie mais c’était peut-être un échappatoire au départ, quelque chose qui me sortait de ce merdier » « il fallait que je me raccroche à quelque chose d’apaisant, de concret parce que je trouvais que je jugeais les projets des autres sans avoir mis les mains dedans et ça me gênait ». Un certificat en herboristerie plus tard, elle débarque dans le coin en vélo et sacoches pour une semaine de stage. C’était en 2017, elle n’est jamais repartie.

    La Creuse un peu par hasard

    « Je ne localisais pas la Creuse, en tous cas, pas bien ». Originaire du Finistère, ayant vécu en Picardie et en Belgique, Murielle admet ne pas connaître la région quand elle contacte un producteur de plants et de semences à Dontreix pour son stage. Ce producteur, c’est Vincent, installé dans le coin depuis une quinzaine d’années, lui aussi néo-creusois, lui aussi venu en stage et jamais reparti ! La Creuse, par hasard donc, mais si ça avait été ailleurs ? Si ça avait été quelqu’un d’autre ? « Aucune idée » mais « a posteriori, avec le recul, quand je regarde ce qui m’entoure, j’ai pas envie d’être ailleurs. Ou alors je fais complètement autre chose ! Et puis même, j’ai pas envie d’être ailleurs.» confie Vincent.

    L’attachement au lieu est fort et passe par un engagement constant. C’est parce que quand « t’habites à un endroit, t’as envie qu’il vive aussi » que Murielle est très investie dans la vie de Dontreix : bénévole à l’association Va’drouille dont le but est d’« animer la vie locale dans et autour de la commune de Dontreix, dans des principes d’inclusion, d’écologie, de bienveillance et de solidarité », « producteur moteur » à la Cagette des Combr’ail, « un service permettant de contribuer au maintien de la population, et de conforter les petites structures commercialisant en vente directe ». Et, très nouvellement, une place au conseil municipal de Dontreix. Tout ça avec modestie : « je sais pas si on est très attachés à nous mais nous, on est attachés à Dontreix ».

    Murielle avoue que son attachement passe notamment par « l’envie que les choses avancent mais sans brusquer », c’est-à-dire accepter l’histoire et le vécu notamment agricoles mais en proposant un regard neuf, celui de quelqu’un qui a voyagé et qui a une expérience différente. Une belle façon de résumer les relations entre creusois et néo-creusois !

    Des plantes. Oui, mais…

    « Ils ne comprennent pas bien ce qu’on fait en fait, on est sur du végétal mais pas du maraîchage, pas de l’arbo, pas du je sais pas quoi ». Effectivement, on ne parle pas ici d’une activité très ordinaire ou même d’une pépinière classique mais d’une activité à la fois assez spécialisée et aux publics très variés. Graine de vie, c’est des plantes médicinales et tinctoriales (« cet arnica-là, il n’y a que les herboristes qui connaissent, […] on en fait pas plus de 30 plants ») mais aussi des plantes aromatiques et ornementales. C’est surtout beaucoup de travail et d’organisation ! Dans les serres, il faut penser long terme, gestion de stock, il faut inventorier et anticiper : « on fait des plants pour les vendre et on fait aussi des plants pour les planter en porte-graine pour pouvoir récolter les graines et les vendre » avec des rotations sur deux ans, la gestion des plantes qui se croisent, les commandes spéciales et les loupés ! « Quand les gens nous disent : « vous faites que des plants et des graines », après on a 300 espèces […] on a tellement de matière ! » et un cahier des charges exigeant dans le cadre du syndicat professionnel Simples (terreau maison garanti sans tourbe par exemple). Sans compter les aléa du changement climatique, les printemps qui arrivent trop tôt et trop, la grosse pluie annoncée et aussi vite repartie, tant de choses qu’il faut compenser par beaucoup de logistique, de transports de pots et de maux de dos:)

    Mais Murielle est une passionnée, du genre à oublier la fatigue et les difficultés financières dès qu’elle a les mains dans la terre : « ça vaut quand même le coup ! » et c’est vrai que si vous connaissiez jusqu’ici la Murielle timide et discrète, vous découvrez dans ses serres une toute autre personne !

    Pour notre prochain portrait, Murielle nous conseille d’aller voir du côté de Lavaud-Marteau, autre village de Dontreix pour rencontrer Jean-Claude qui a lui aussi les mains dans la terre.

  • En Creuse, je me suis sentie accueillie

    En Creuse, je me suis sentie accueillie

    Me voilà de retour à Védignat où Jacotte m’a orientée vers Emily qui est aussi la maman de Charlotte (vous suivez ? ). Ce jour-là est vraiment printanier et la campagne creusoise est magnifique sous le soleil. Emily m’accueille dans sa belle maison creusoise qui a appartenu dans le passé à Jacotte (oui, oui encore un portrait creusois néo-creusois) et qu’elle a arrangée à sa façon, très joliment. Une belle lumière diffusée par une grande baie vitrée baigne son salon où nous nous installons, face au jardin.

    Un parcours professionnel riche autour du lien

    Emily est Lorraine, issue d’une grande famille de six enfants, sa vie personnelle et professionnelle l’a menée un peu partout en France et à l’étranger. Mais c’est en Creuse qu’elle a choisi de démarrer sa retraite.

    Dans sa vie, Emily a fait des tas de choses. Elle a travaillé au Royaume-Uni, à Londres, pour une entreprise qui louait des maisons de vacances dans le Périgord à des étrangers, a été responsable de crêperie, encadreuse et restauratrice de tableaux, à son compte puis a travaillé dans une galerie d’art. Ella a écrit des articles, un livre même, fait des études de marché pour un éditeur parisien. Bref, une « foultitude » de choses.

    Un jour, une responsable des ressources humaines regarde son CV avec dédain et lui déclare tout de go que son CV ne ressemble à rien, que c’est n’importe quoi, un inventaire à la Prévert. « Ca m’a démolie et mise en colère. Je suis très curieuse et ces expériences hétérogènes sont le reflet de mon envie de découvrir. Elles traduisent mon attention aux autres et le fil rouge, c’est bien ce lien aux autres, ce besoin de les accompagner, d’être dans la relation ».

    A la fin de la quarantaine, elle suit une formation « executive coaching » à HEC Paris, l’école prestigieuse des Hautes Études Commerciales de Paris, et finit par intégrer à 49 ans cette même école pour un poste de coach dans le non moins prestigieux programme de MBA (Master of Business Administration est un diplôme d’études supérieures dans le domaine du management et de la gestion d’entreprise) pour adultes étrangers. Et devinez quoi ? C’est son CV composite qui a retenu l’attention de la Direction des ressources humaines cette fois. Elle y a vu de la richesse dans ces expériences multiples et une compétence indéniable à être dans une relation positive avec ses interlocuteurs. Ce sera sa dernière expérience professionnelle, une expérience qui s’est malheureusement très mal terminée avec une manager qu’on appelait la « tornade blanche », un de ces nombreux managers toxiques, « je suis partie juste avant le burnout avec une rupture conventionnelle ». Mais elle garde néanmoins un excellent souvenir de ces années à HEC qui lui ont beaucoup apporté.

    Ensuite, elle s’est remise à son compte, a donné des cours de management interculturel, a accompagné individuellement des personnes dans la création de leur projet professionnel, avant de prendre sa retraite très récemment.

    La Creuse m’a rappelé mon enfance en Lorraine

    Le premier contact avec la Creuse se fait lorsqu’une de ses filles rencontre son mari. La mère de ce dernier est creusoise et possède une maison de famille près de Crocq. C’est lors du mariage de sa fille à Saint-Agnant-près-Crocq qu’elle a une révélation. « J’ai eu une sorte de coup de foudre pour la Creuse, c’était tellement beau. Depuis toujours, je suis à la recherche de vert, de forêt, ça me rappelle mon enfance en Lorraine. Et puis le mariage était extraordinaire, nous étions arrivées quelques jours avant avec ma fille pour les préparatifs, le mariage s’est déroulé entièrement dans le village dans une ambiance champêtre et joyeuse et il s’est passé quelque chose à ce moment-là. »

    Après le mariage, Emily revient en Creuse beaucoup plus régulièrement. Puis encore plus régulièrement après la naissance de son petit fils alors qu’elle se partage avec les autres grands-parents la garde de Zachary pendant les vacances. « Un jour, j’étais à Aubusson et j’ai eu cette pensée, si un jour je devais habiter en Creuse, j’aimerais bien habiter dans cette petite ville. » Mais à l’époque rien ne la prédestinait à venir y vivre. Elle ne faisait que passer en Creuse pour des séjours très courts.

    C’est sa fille qui, avec son mari et son fils, saute le pas en premier et s’installe en Creuse. Les séjours d’Emily se font plus rapprochés. A chaque séjour, elle retrouve avec plaisir la nature, les forêts et les paysages creusois. A cette époque, elle vit dans les Pyrénées Orientales. « C’est une région plutôt sèche avec de petites forêts et de petits arbres et je sens bien que le vert de la Creuse me séduit de plus en plus à chaque visite ». Emily a vécu toute sa vie en ville mais elle est très attirée par la nature « la ville, très vite, ça m’étouffe ».

    En parlant d’étouffer, le point de rupture arrive à l’été 2012, alors que la canicule frappe durement sa région. « La chaleur du sud l’été, c’est atroce, je n’ai jamais supporté la canicule. Cet été là, on est restés enfermés sous la clim pendant deux mois  et là je me suis dit que ce n’était plus possible. J’ai décidé d’acheter une maison en Creuse».

    Grâce à Charlotte, sa fille, et à Roland (vous suivez toujours ?), elle achète une belle maison creusoise dans le hameau de Védignat et commence à vivre en alternance, l’hiver dans les Pyrénées Orientales, à la lumière du sud et l’été dans la belle nature creusoise, à la fraicheur.

    Un accueil époustouflant et touchant

    « J’ai été époustouflée par l’accueil que j’ai reçu. J’ai tout de suite sympathisé avec mes voisins, Jacotte et son mari qui sont aussi des. » Dès le premier été, elle fait connaissance avec la grande famille du village lors d’un grand apéritif chez Jacotte.

    Très vite Emily découvre que les relations de voisinage peuvent cacher une sorte d’amitié très respectueuse. « On prend un café, on discute sur le pas de la porte, on ne s’impose jamais les uns aux autres mais je sais que je peux compter sur Jacotte et son mari. »

    Mais cet accueil chaleureux ne s’arrête pas à ses voisins immédiats. Eric est un autre voisin, il est éleveur, plus taiseux et très discret, sa présence est généreuse. « Comment dire ? c’est comme s’il veillait sur moi, pas au sens de surveiller mais plutôt de faire attention aux autres. Sur le pas de ma porte, je trouve régulièrement des kilos de cèpes ou de girolles, des légumes de son jardin, des œufs, il m’a même offert un faux filet prélevé sur la vache qu’il tue tous les ans pour nourrir sa famille. » Eric passe parfois le soir après son travail, « il lui arrive d’accepter de boire un verre, c’est beaucoup moi qui parle, c’est un homme assez taiseux, je lui pose des questions, ses réponses sont un peu laconiques mais il est là. Grâce à lui, j’apprends de la vie en Creuse.»

    Le dernier accueil qui a vraiment pris de court Emily, c’est celui des chasseurs, et cela a aussi changé son regard sur la chasse. « Ici la chasse, c’est sacré. Moi je ne suis pas fondamentalement pro chasse mais là j’entends quelque chose qui vient du cœur et de la tradition, quelque chose d’ancré et de profond. Moi je suis l’intruse, j’adore voir des chevreuils et à chaque fois je me dis que c’est cadeau, alors je redoute quand la chasse commence, mais c’est comme ça. » Tandis qu’elle me raconte ça, je peux voir le respect dans son regard.

    « Là aussi j’ai été couverte de cadeaux. » Un soir on sonne chez elle, quand elle ouvre la porte, elle se retrouve face à un gilet orange, alors qu’elle se demande ce qu’on peut bien lui vouloir, une main lui tend un sac en plastique assez lourd. C’est un morceau de sanglier de la part des chasseurs. Et cela recommence à plusieurs reprises. « Même si j’ai été dépourvue au début pour en faire quelque chose, à chaque fois je trouve ça fabuleux. J’ai donc décidé d’aller les remercier à la maison de la chasse qui est juste à côté. J’avais acheté deux bouteilles de vin, il y avait un brouhaha à l’intérieur, je toque puis j’entre, et je me retrouve face à une immense table avec une trentaine d’hommes, tous les regards sont braqués sur moi, dans un silence lourd qui a succédé aux conversations. Je bafouille et pose les bouteilles. Je referme la porte et après un silence, j’entends un immense éclat de rire. » Emily rentre chez elle penaude et très gênée, elle ne sait pas quoi en penser. Elle a su quelques jours plus tard par Roland que cela ne se faisait pas mais qu’ils avaient apprécié son geste, qu’ils en parlaient entre eux. « Là, tu as gagné des points. » a souri Roland.

    Cette expérience l’a beaucoup remuée et fait réfléchir au vivre ensemble et à ce que cela signifie quand on n’a pas eu la même éducation familiale, le même parcours. Alors comme elle donne encore des cours de management interculturel, un jour elle donne à ses étudiants cet exemple de la chasse et leur pose une question. « Est-ce qu’il est mieux d’acheter de la viande en supermarché dont on ne sait pas comment elle a été tuée ou de manger la vache qu’on a tuée ou les animaux qu’on a chassés ? Et on a eu un beau débat. » dit-elle en riant.

    Pour terminer en beauté notre entrevue, nous partons faire une grande promenade dans la campagne autour de chez elle. En chemin, elle me dit qu’elle comprend l’attachement à la Creuse, à la terre, qu’ont les Creusois. Elle est admirative de leur sens de l’accueil, alors que certains ont vécu ici toute leur vie, ne sont même jamais partis. Quand je lui demande si elle se sent intégrée, elle réfléchit puis me répond « J’ai rejoint l’association de randonnée à Fransèches grâce à Roland et là aussi, comme à Védignat, je ressens ce sens de l’accueil exceptionnel, une attention à l’autre, qui fait que je me sens moins seule. et que j’éprouve de la gratitude. Ce n’est pas de l’intégration, car je demeurerai toujours étrangère et même si je restais longtemps, je ne serai probablement jamais creusoise à leurs yeux. Mais après tout, je suis déjà Lorraine ! » conclut-elle en riant.

  • Le fil conducteur de la Creuse

    Le fil conducteur de la Creuse

    Clément Rochelli ne s’est pas simplement installé en Creuse, il s’y est enraciné avec la même ténacité qu’un câble électrique qu’on ne peut plus débrancher. Né dans le Lot à Pinsac, ce « néo-creusois » a transformé un simple déplacement professionnel en une véritable métamorphose identitaire. Son arrivée à Guéret ressemble à celle d’un courant électrique traversant une ligne de haute tension : il a fallu un temps de charge, des ajustements techniques et une adaptation au terrain pour que la lumière se fasse. Aujourd’hui, chargé d’études en électrification au Syndicat Départemental des Énergies de la Creuse (SDEC), il est lui-même devenu un fil conducteur indispensable, reliant son passé sud-ouest à sa vie présente, tissant des liens invisibles mais solides entre les villages et les territoires. Il résume parfaitement cette fusion : « Je suis presque plus Creusois que les Creusois, parce que moi, à travers mon boulot, je connais presque tous les bleds en Creuse. »

    De l’arrivant à l’élu de terrain

    L’histoire de Clément est celle d’un parcours qui a suivi la logique d’un câblage complexe, où chaque étape devait être soigneusement connectée avant que le système ne fonctionne. Élevé dans une famille de rugbymen du Lot, dont la loyauté envers le Sporting Union Agen était un dogme, il a d’abord usé ses crampons sur les terrains de foot avant de trouver son poste sur ceux de rugby. En parallèle, il s’est orienté vers l’électrotechnique. Son BTS l’a conduit de Brive à Limoges, puis, comme par une impulsion magnétique, vers Guéret : « je ne connaissais absolument pas du tout Guéret. Quand je suis arrivé ici, je ne connaissais personne. » Son atterrissage en Creuse fut chaotique, « un peu à l’arrache », au dernier moment, avec un contrat pour le SDEC signé en urgence. « La Creuse m’a amené de la stabilité, parce que je suis arrivé ici à la vingtaine, normalement un âge où tu fais le con, tu fais des conneries, la fiesta et tout. »  

    Cependant, c’est sur le terrain du Rugby Club de Guéret (RCG) que la véritable installation a commencé. Avant d’intégrer le club et alors qu’il vit à Guéret, Clément les affronte avec son équipe de Souillac : « On en prend 60, je crois, ou 64, je crois. En plus, ils jouent en noir, et nous, on vient qu’avec des maillots noirs. Donc on se retrouve à jouer avec leurs maillots d’il y a 20 ou 30 ans épais comme ça, ils faisaient un cagnard, un grand soleil, enfin c’était affreux et on en prend une branlée phénoménale. » Finalement joueur du RCG en 2011 à l’âge de 22 ans, il a dû surmonter la résistance initiale d’un milieu parfois perçu bon enfant mais de l’intérieur un peu fermé. Il se souvient de ces premiers entraînements où les locaux « te disent bonjour sans trop te regarder. Au rugby, on aime bien faire gonfler les pecs, comme on dit. Donc forcément, il y a un mec qui vient d’ailleurs, au début, on ne va pas aller le voir. ». Mais comme un bon connecteur qui finit par serrer la vis, il a brisé ces barrières. « J’ai été très vite adopté, peut-être même trop. Heureusement que j’ai un peu gardé l’accent du sud-ouest. C’est marrant, il y a des mecs avec qui ça a été un peu compliqué au début qui sont devenus mes meilleurs potes ici », confie-t-il, reconnaissant que le club, centenaire et fierté du département, a joué un rôle crucial dans son acceptation. Mais même en dehors des terrains, Clément commence à se faire une place sous le ciel creusois : « en 2014, j’ai rencontré ma femme, qui est une creusoise, et du coup, je me suis installé ici. J’ai construit ma maison, mon père est monté du lot, on a fait la maison tous les deux. C’était un projet bien sympa. » La blessure qui a mis fin à sa carrière de joueur en 2019 n’a pas coupé le courant ; elle l’a simplement redirigé vers un nouveau rôle, celui d’entraîneur des seniors, où il passe désormais sa quatrième année, transmettant son savoir avec la même rigueur que sur le plan de câblage. « J’ai un gros point d’ancrage en creuse, clairement, et le RCG y est forcément pour quelque chose. »

    Un Câblage Humain et Territorial

    Aujourd’hui, Clément ne se contente plus de faire circuler le courant, il est devenu le gardien de la stabilité du réseau local. Son attachement à la Creuse ne repose pas seulement sur sa fonction publique, mais sur une architecture familiale solide : sa femme Aurélie et leurs trois enfants, tous creusois de naissance, forment les piliers de sa maison. « Mon attachement, il est là, de par ma femme et mes enfants, ce qui est normal. Mais après, mon attachement vient aussi de mon travail, parce que c’est un job qui m’a beaucoup apporté. Et après, forcément, il y a Guéret, il y a le RCG. le club apporte de la fierté, parce que c’est quand même un club centenaire, il y a tout un département derrière. Quand tu joues au RCG, tu peux en être fier, parce que les gens en parlent beaucoup, partout où tu vas, au marché ou ailleurs, ça ne parle que de ça », dit-il, soulignant que la Creuse n’est plus un « coin paumé » comme on le pensait autrefois, mais un territoire de fierté. Il a vu ses préjugés initiaux fondre : « Ça branchait un peu toujours sur la Creuse, tu finiras en Creuse tout seul… et maintenant que je suis ici, depuis longtemps, je m’en rends compte aussi. Mais Franchement, les Creusois sont des gens très accueillants. Un peu rustres, peut-être, au début. »

    Pour Clément, le développement de la Creuse passe par un « câblage » humain et économique plus dense. Il rêve d’un département qui attire du monde et du travail, au-delà de la simple beauté de la nature. « c’est un département qui est pauvre, en termes d’habitants, et si on veut arriver à développer, il faut déjà du monde…. Et arriver à attirer du monde, attirer du boulot, ça passe par là, c’est comme ça. » Sa vision est pragmatique et ancrée : il ne voit pas sa vie ailleurs. « Franchement, moi, je suis très heureux ici. Alors après, moi, j’aime pas trop bouger. De toute façon, ça sert à rien que j’y pense, parce que ma femme ne veut pas partir d’ici. Les Creusois sont attachés à leur territoire, et c’est très bien », affirme-t-il, privilégiant le calme et la proximité familiale : « j’aime ma tranquillité, j’aime la campagne. J’ai envie d’élever mes enfants dans un cadre comme ça, on est quand même bien chez nous. »

    Avec ses parents et sa terre d’origine à deux heures de route, plus ses enfants grandissant dans un cadre qu’il juge idéal, il reste un fil électrique vivant, assurant la continuité entre le Lot d’origine et la Creuse adoptée, prêt à transmettre cette énergie vitale à la génération suivante.

  • Mon voisin Paul

    Mon voisin Paul



    J’ai trouvé il y a quelques temps une ferme à rénover juste à côté de chez Merwann, un vieil ami -enfin il est juste un tout petit peu plus vieux que moi, c’est tout. Ce corps de ferme a servi autrefois au bétail -du fumier au sol, du foin à l’étage. Aujourd’hui, c’est une ruine vide, inhabitée depuis presque un siècle. Autour, le terrain en pente se poursuit, glissant vers la vallée et ses montagnes bleues au loin; au centre, trône, majestueux, un chêne centenaire. C’est un trou de verdure où chante… les vaches de Paul !


    Mon voisin Paul Peyronny est peut-être le meilleur voisin du monde. Il est aimable, discret, il connaît mon terrain par cœur et passe me voir souvent pour me donner des coups de main si besoin -je laisse ses vaches paître dans mon champ car elles tondent parfaitement les deux hectares de pelouse. Chez moi, c’est toujours un peu chez lui. Il connaît bien l’histoire de ce hameau, chaque maison de la Villatte, car il vit ici depuis qu’il est né, littéralement, dans la maison d’à côté, pas à l’hôpital. Comme avant quoi. Lorsqu’ils étaient petits, les enfants de ces deux familles inamovibles, les Peyronny, et les Dupoirier, appelaient mon terrain : Le Paradis. Ils y traînaient encore adolescents, recréant dans la ferme abandonnée un bar en bois pour organiser des soirées arrosées. Ce bar est toujours là, quelques cadavres de bouteilles témoignent encore de ces heures joyeuses.


    Rien n’a changé

    Paul est aujourd’hui enfin à la retraite. Mais bon, concrètement, il continue d’aider sa femme Évelyne à s’occuper de leurs bêtes. Paul me raconte que son père est arrivé ici au début des années 50, pour y élever du bétail, et que lui, une fois adolescent, a tout simplement suivi son père dans son travail, puis a repris l’affaire. Un travail simple où il se sent libre. Cultiver des céréales, faire de la farine pour les veaux, leur apporter de l’eau, surtout en été, nettoyer leurs étables, se réveiller au milieu de la nuit pour le vêlage -la mise-à-bas. Des tâches qui suivent les saisons, la nature. « Le travail n’a presque pas changé », m’assure-t-il, « bon à part les tracteurs qu’on utilise maintenant plutôt que les bêtes de trait ». Dès qu’ils ont dix mois, les jeunes veaux sont envoyés en Italie pour être engraissés davantage puis vendus en boucherie. Exactement comme faisait son père en son temps. C’est comme s’il me disait que rien n’avait changé, que le temps coulait de la même façon, depuis toujours. Et j’avoue que je peux y croire. Ici, en Creuse, les choses restent comme elles sont… si on a de la chance !


    Ah ! Creuse chérie


    « Le paysage n’a pas changé non plus », poursuit-il, « à part ici ou là, quand des panneaux solaires sur des toits de granges apparaissent, ou quand il y a eu le remembrement, mais bon après ils ont replanté les haies, donc non, la taille des terrains reste environ la même, des petites parcelles, entourées d’arbres… parfois c’est pas facile avec les machines modernes, qui ont besoin de place, mais bon, c’est mieux comme ça… si on coupait les arbres, comment mes bêtes trouveraient-elles de l’ombre en été ? », conclut-il. Je n’y avais pas du tout pensé mais c’est évident. Et puis, c’est quand même nettement plus joli que les grandes étendues de monoculture, vides et désertiques. Ah ! Creuse chérie ! Ne change pas d’un vallon, d’une combe, d’une ride !



    Le silence de la nature

    Paul il aime la nature par-dessus tout. Il passe ses journées dehors. La nature c’est ce qu’il comprend, ce qu’il aime, le reste il s’en moque un peu. Déménager ? Monter à Paris pour un week-end ? Sûrement pas. Et puis toute sa famille est dans le coin, ils se voient chez les uns et chez les autres, régulièrement, c’est le plus logique. Ce qu’il n’aime pas trop Paul, c’est les gens de la ville qui viennent s’installer à la campagne pour vivre de manière isolée et qui ne rentrent pas en contact avec les locaux. Il ne voit pas l’intérêt de leur démarche. Il les trouve hautains et distants, voire tout simplement absents, comme ces gens qui viennent que quelques jours par an puis disparaissent aussitôt. Évelyne, elle, est quand même contente que de nouvelles têtes arrivent dans le coin, notamment depuis la pandémie, ça lui va à elle, plus d’animation, de nouveaux voisins avec qui discuter. Mais Paul, lui, cela ne lui fait ni chaud ni froid. Peut-être parce qu’il discute déjà assez avec ses bêtes -veaux, vaches, oies, poules, canards- ou que le silence de la nature qui pousse lui va mieux en fin de compte.

    En fait, je me rends compte que nous aimons la nature de la même manière. Pour le moment c’est dans la contemplation et la peinture que je m’y perds, mais bientôt ce sera dans les cultures, de chanvre, d’orge, de houblon ! Je me rapprocherai sûrement des goûts de mon voisin Paul !

  • « Je n’ai pas choisi d’être Creusois, j’ai juste eu de la chance ! »

    « Je n’ai pas choisi d’être Creusois, j’ai juste eu de la chance ! »


    Comme sur un terrain de rugby, certaines trajectoires ne sont jamais rectilignes. Elles avancent par percées, rucks, blessures et reprises, jusqu’à trouver une ligne d’essai inattendue. Celle de Julien Le Moine commence en Creuse, ballon en main et terre au cœur, puis bifurque vers les neiges du Québec avant de revenir s’ancrer là où tout a commencé. Entre chocs du sport de haut niveau et douceur rugueuse d’une meute de chiens nordiques, il a appris à transformer les plaquages de la vie en nouveaux départs. Portrait d’un homme qui a troqué les crampons pour le mushing, sans jamais quitter l’esprit du jeu collectif.

    Julien Le Moine parle comme on entre sur un terrain : sans détour, avec cette franchise des rugbymen. Né il y a 39 ans à Guéret, en Creuse, « le plus beau département de France », comme il aime le rappeler, il a grandi le ballon ovale déjà calé sous le bras, dans une famille où le rugby n’était pas un sport mais une langue maternelle. « Toute ma vie a été rythmée par le rugby », dit-il simplement, comme on évoque une évidence.

    Dans son récit, l’enfance ressemble à une première mi-temps sous un ciel vaste, quelque part entre les champs et les chiens. Car avant même les mêlées et les plaquages, il y a eu les huskies. « Mes parents en avaient, ça ne se faisait pas beaucoup ici… mais moi j’ai toujours baigné dedans. » Déjà, le terrain était double : la boue des stades et la meute de chiens. Deux lignes de jeu qui, longtemps, ont couru en parallèle sans se croiser.

    Les premières mêlées : apprendre à encaisser

    À 13 ans, Julien quitte la Creuse pour intégrer un centre de formation. Le match devient sérieux. Plus dur aussi. « C’était l’élite… la guéguerre à l’entraînement. », avoue-t-il. Lui, le « petit Creusois », doit faire sa place dans un pack où personne ne fait de cadeau. Il serre les dents, avance mètre après mètre.

    Mais très vite, le rugby lui rappelle sa loi la plus cruelle : celle du corps. Les blessures arrivent comme des plaquages à retardement. Croisés, épaule, malléole… À chaque fois, le même scénario : chute, silence, puis retour à la ligne de départ. « Retour à Guéret… retour à la case départ. »

    Dans cette carrière hachée, Julien avance comme un joueur qui refuse de sortir malgré les coups. Il s’accroche, revient, repart. Capitaine un jour, remplaçant le lendemain, mais il ne lâche pas. Parce que dans le rugby comme dans la vie, il y a ceux qui brillent, et ceux qui tiennent.

    Le tournant du match : quand la vie bascule

    Puis vient l’action qui change tout. Pas sur un terrain, mais dans un cabinet médical. Une hernie thoracique, menaçant la moëlle épinière. Le verdict tombe comme un carton rouge définitif. « Je risquais de finir en fauteuil. » La veille des phases finales, on lui interdit de jouer. Fin de match. Fin de carrière. Brutale. Injuste. Irrévocable.

    Mais Julien n’est pas de ceux qui quittent le terrain sans regarder une dernière fois les lignes blanches. Il encaisse, comme toujours. Et il se relève ailleurs.

    Changement de jeu : la neige comme nouveau terrain

    Cet « ailleurs », il a commencé à naître bien avant. Lors d’un voyage au Québec, comme une échappée hors de la mêlée. « Ma femme avait envie de voyage, je lui ai dit si on bouge, c’est au Québec, parce que j’ai toujours kiffé la neige et le froid. Je voulais qu’on aille voir les musher. Un musher c’est quelqu’un qui a une meute de chiens de traîneau. On a donc fait un voyage pseudo organisé de sept jours dans une pourvoirie, une pourvoirie au Canada c’est un camp de vacances. On a fait du chien de traîneau, de la moto-neige et tout. Et on est tombé avec une super équipe. »

    Là-bas, dans le froid et la neige, quelque chose se réveille. Un souvenir d’enfance. Une intuition. « Je leur ai demandé s’ils ne voulaient pas me prendre en stage… ça faisait deux heures qu’on se connaissait. »

    Audace. Il ose. Et ça passe.

    Pendant trois hivers, Julien devient handler, vit avec les chiens, apprend, observe. Et surtout, il rencontre Dominique, un musher à la tête de 80 chiens.

    « La vie est faite de rencontres. » Celle-ci sera décisive. « Sans lui, je n’aurais jamais créé tout ça. », confie-t-il. Dans cette phrase, il y a une reconnaissance infinie, une émotion profonde, comme une passe décisive qu’on n’oublie jamais.

    Construire son propre terrain : Husk’in’Creuse

    De retour en Creuse, Julien change de stratégie. Il ne s’agit plus de jouer pour un club, mais de créer le sien. Un projet à son image : brut, engagé, solidaire. Husk’in’ Creuse naît ainsi, dans une grange, avec quelques chiens abandonnés et beaucoup de débrouille. « Au début j’en avais 5… puis 7… aujourd’hui on en a 39. »

    Aidé par des amis et soutenu par sa famille, il construit tout : les enclos, les infrastructures, la meute. Comme une équipe soudée autour d’un capitaine qui ne lâche rien. Mais surtout, il donne du sens à son projet : accueillir des chiens abandonnés et ouvrir les activités à tous, notamment aux personnes en situation de handicap. « Aujourd’hui, quasiment 50 % des personnes qui viennent chez nous sont en situation de handicap. »

    Le rugby lui a appris à jouer collectif, il en a fait sa philosophie.

    Les prolongations invisibles : l’envers du décor

    Mais derrière l’image du musher libre dans les grands espaces, il y a une autre réalité. Moins glamour. Plus rugueuse. « Quand les gens viennent ici, ils disent c’est trop cool, tu fais métier de rêve. Sauf qu’après la vie réelle, c’est que je bosse avec du vivant, c’est-à-dire que je tu dois t’en occuper 7 jours sur 7 jours H24… je ne vois pas ma famille, mes enfants. »

    Julien ne maquille rien. Il parle des taxes, des difficultés, du besoin de reprendre un autre travail pour tenir financièrement. « Je me sors un mi-temps ici… et à côté je fais des travaux. » Le rêve a un prix. Et il le paie sans se plaindre, comme on accepte un match sous la pluie.

    Ses enfants lui rappellent parfois le score réel. « Papa, on ne te voit jamais. » Alors il encaisse encore, mais cette fois, ça touche ailleurs.

    Jouer à domicile : la Creuse comme maillot

    Julien n’a jamais quitté son terrain d’origine. La Creuse, pour lui, n’est pas un choix par défaut. C’est un engagement. « Je suis un fervent amoureux de mon département, c’est pour ça que j’ai voulu créer ma structure ici. » Il la défend comme un joueur défend son maillot. Avec fierté. « On voit que l’une des premières richesses après le pétrole c’est l’or blanc c’est l’eau et on a la chance en Creuse d’avoir des grosses retenues d’eau. » Avec ténacité, sans jamais baisser les bras. « Nous tenons à vous remercier pour les nombreux messages de soutien que nous recevons depuis quelques jours. Chacun de vos mots nous touche et nous encourage à poursuivre notre mission », message posté quelques jours après l’incendie ayant ravagé une des granges de Husk’in’Creuse. Avec lucidité aussi. Il sait que le territoire se vide, que l’économie est fragile. Mais il reste optimiste. « On a besoin de créer, d’attirer, de développer. J’adore que des gens viennent ici et essayent de créer quelque chose. Je suis pour que les gens réussissent. »

    Et surtout, il croit en une certaine idée du collectif. « Il faut accepter les autres. Sinon on est mort. L’esprit creuse, c’est avant tout savoir défendre son territoire et à accepter les autres. » Dans sa vision, la Creuse est un terrain à reconstruire, où chacun doit prendre sa part du jeu.

    La troisième mi-temps : transmettre et rêver

    Aujourd’hui, Julien ne parle plus de carrière. Il parle d’avenir. De ses filles. De transmission. « J’espère qu’elles feront comme leur mère et moi, qu’elles feront un métier passion… qu’elles s’éclateront. » Et il pense aussi à lui, à sa création : « J’espère pouvoir vivre un jour de tout ce que j’ai monté, et j’y crois fortement. »

    Et puis il y a cette phrase, comme un slogan, comme un vestiaire avant d’entrer sur le terrain : « Rêvons nos vies, vivons nos rêves. »

    Tout est là. Dans cette devise, il y a le joueur, le père, le bâtisseur. Celui qui a pris des coups, mais qui a toujours choisi d’avancer.

    Coup de sifflet final : rester debout et poursuivre le rêve

    Le portrait de Julien Le Moine, c’est celui d’un homme qui n’a jamais vraiment quitté le rugby. Il a simplement changé de terrain. Aujourd’hui, ses mêlées sont faites de chiens et d’humains à accompagner. Ses plaquages, ce sont les obstacles du quotidien. Ses essais, ces moments où quelqu’un, enfin, retrouve un sourire, un peu grâce à lui et à ce qu’il a entrepris.

    Et s’il fallait résumer son parcours, ce serait peut-être cette phrase à laquelle il croit dur comme fer : « La vie est faite de rencontres. » Et effectivement, rencontrer Julien Le Moine redonne confiance en la vie et foi en l’humanité.

    Dans ce match-là, Julien ne cherche pas à être le meilleur joueur. Il joue juste à fond, jusqu’au bout. Et surtout, il joue collectif, pour les autres. Et ça fait du bien !

  • L’homme qui écoute les maisons et les gens

    L’homme qui écoute les maisons et les gens

    Il arrive avec un sourire calme, une poignée de main franche, et cette manière d’être présent sans jamais s’imposer. Dans un métier souvent caricaturé, Fabien Sabourdy détonne : il parle doucement, écoute beaucoup, observe avant d’agir. Agent immobilier indépendant à Guéret, il arpente la Creuse comme on traverse un territoire intime, fait de routes qu’il connaît par cœur, de maisons qui ont une âme, et de rencontres qui parfois changent une vie. La sienne comme celle des autres.

    Dans l’immeuble, un matin de mars

    Vendredi 6 mars 2026, 9h30. Dans un immeuble composé d’appartements vide qu’il met en vente, Fabien cherche l’endroit où faire la photo. Finalement, il m’emmène à l’agence, autour d’un café. Le décor change, mais pas l’homme : posé, attentif, sincère.

    Quand il pense à la Creuse, une image lui vient immédiatement : « La nature autour de chez mes parents. C’est trop beau. »

    Une enfance simple, enracinée dans la campagne

    Né à Limoges mais arrivé en Creuse à un an, Fabien grandit à Saint Martin Sainte Catherine. Une enfance « saine », dit-il, dans une famille unie, avec peu de moyens mais jamais de manque.

    Pas d’écrans, pas d’informatique. Juste la nature, les chemins, les bois. « J’étais dehors tout le temps. Et j’adore encore y retourner. »

    Ses parents avaient fui le bruit du quartier de La Bastide, à Limoges, pour une petite maison « où il n’y avait rien ». « La petite maison dans la prairie », sourit-il.

    Revenir, s’installer, s’ancrer

    À 18 ans, il part étudier à Limoges. À 20 ans, il revient. En 2006, il s’installe à Guéret pour un travail dans le transport.

    Il ne connaît personne, mais ce n’est pas un obstacle : « J’adore communiquer. Très vite, j’ai rencontré du monde. »

    Puis il rencontre celle qui deviendra sa femme. Leur fille naît en 2012. « Pour rien au monde je ne quitterais la Creuse. »

    Le jour où l’immobilier s’est imposé

    Rien ne le destinait à ce métier. Il se voyait dans la logistique, le commerce international, le transport.

    Et puis un jour, sa belle mère doit vendre sa maison. Il discute avec un agent. Il pose des questions. On lui dit qu’il pourrait être formé.

    « J’ai la facilité de communiquer. Et j’ai trouvé ça intéressant. »

    Il quitte son emploi, se lance, se forme à Bordeaux et ailleurs. En 2019, il devient agent immobilier indépendant. « C’était une évidence. Le contact avec les gens, c’est moi. »

    La liberté comme moteur

    Être indépendant, pour lui, c’est essentiel. « Si je fais une erreur, c’est moi. Si je réussis, c’est grâce à moi. »

    On lui a proposé d’ouvrir une agence. Il a refusé. « Je veux garder cet esprit de liberté. »

    La Creuse, un territoire vivant

    Fabien connaît la Creuse « par toutes ses routes ». Il en parle avec fierté : « On ne manque de rien ici. Les gens pensent qu’on vit dans les charrettes… C’est faux. »

    Il aime expliquer le territoire aux nouveaux arrivants : la vallée des peintres, la tapisserie d’Aubusson, les forêts, les villages, les associations, les paysages variés.

    « Les gens sont surpris. Ils découvrent un département magnifique. »

    Les maisons en pierre, une histoire d’âme

    Ce qui le touche dans les maisons creusoises ? « Elles ont une âme. »

    Il parle des maçons de la Creuse, des dates gravées dans la pierre, des maisons abandonnées qui dégagent encore quelque chose.

    « Même vides, elles racontent une histoire. »

    Les rencontres qui changent une vie

    Certaines rencontres le marquent profondément. La plus forte : une maison fermée depuis trois ans, un homme décédé, une mère qui n’arrive pas à avancer.

    Il la contacte, doucement, sans se présenter comme agent immobilier. Un lien se crée. Il fait avancer le dossier. La maison revit, achetée par une famille.

    « Quand je la vois, c’est beaucoup d’émotion. On a un lien que je n’arriverai jamais à décrocher. »

    Il raconte aussi cette femme qui voulait fuir une situation familiale difficile. Il vend sa maison. Il lui trouve un nouveau lieu de vie. « Elle me dit encore que ça lui a permis de sortir d’une situation très difficile. »

    Un métier sans routine

    Pas de journée type. Des estimations, des visites, parfois une tronçonneuse pour accéder à un terrain envahi.

    Le moment qu’il préfère ? « L’offre d’achat. Ça veut dire qu’ils ont trouvé leur bonheur grâce à moi. »

    Le plus difficile ? « Quand ça n’aboutit pas, malgré tout le travail. »

    Être Creusois, finalement, c’était déjà là

    Il dit souvent qu’il est né à Limoges. Sa femme lui répond : « Oui, enfin… tu es arrivé en Creuse à un an. »

    Il rit. Et reconnaît : « J’ai toujours été Creusois, finalement. »

    Ce que la Creuse lui a appris ? « À être fier de mon département. À le connaître. À le présenter. »

    Ce qu’il veut transmettre ? « Le plaisir d’être ici. Montrer que c’est un très beau département. »

    Rester ici, parce qu’on y est bien

    S’il ne devait rester qu’un mot : nature.

    Et quand on lui demande ce que signifie « rester ici », il répond sans hésiter : « On est bien. Le département nous apporte tout ce dont on a besoin. Je n’ai aucune raison d’aller ailleurs. »

    Ce qu’il aimerait qu’on retienne de lui ? « L’honnêteté, le professionnalisme, la simplicité. Être un agent immobilier abordable, à l’écoute, humain. »

  • Le village creusois, c’était une grande famille !

    Le village creusois, c’était une grande famille !

    Ma rencontre avec Jacotte, c’est Charlotte Monsarrat qui me l’a suggérée, « un personnage ! » m’avait-elle dit. Ce jour-là sous un grand soleil, Jacotte me reçoit dans sa maison, « celle de mon père » précise-t-elle, une belle maison creusoise en granit où elle passe désormais sa retraite avec son mari. Elle m’invite à m’installer et s’assied face à moi sous un gigantesque soufflet de forgeron accroché au mur derrière elle.

    « Je dis souvent que je suis creusoise à 200% ! »

    Jacotte est née à Védignat, sur la commune d’Ars, dans la maison de ses grands-parents maternels, à une époque où l’on naissait la plupart du temps à la maison. Ses parents étaient tous les deux originaires du village.

    Son papa travaillait à la SNCF dans l’Allier à Commentry, une petite ville industrielle, puis à Montluçon. C’est là qu’elle a grandi, s’est mariée et a travaillé pendant près d’un demi-siècle. « J’étais aide-comptable, à mon époque on sortait de l’école avec le certificat d’études, ensuite j’ai suivi le cours Pigier. Puis, j’ai trouvé un emploi d’abord dans une usine puis dans un cabinet d’experts comptables. »

    C’est à l’âge de la retraite qu’avec son mari ils sont revenus vivre à Védignat, d’abord dans le bas du village dans la maison maternelle pour s’occuper de sa maman, puis au décès de celle-ci dans celle du papa, située dans le haut du village. « Quand j’étais petite, on disait le quartier du bas et le quartier du haut. Mon village, ça a toujours été important pour moi. »

    « J’ai voulu garder la maison de mon papa, j’y étais très attachée, c’était son atelier, son refuge, il y faisait des paniers, du cidre, du bricolage, il y stockait ses outils de jardin. Nous avons dû vendre les deux autres maisons de famille, il fallait bien faire un choix. On a fait pas mal de travaux. Dans la pièce où nous nous trouvons, j’ai voulu tout laisser en l’état, la cheminée et la forge, regardez le soufflet ! Il est magnifique, non ? Malheureusement, je ne connais pas son histoire, vous savez, avant les parents ou les grands parents ne nous racontaient pas grand-chose. »

    « Les travaux de la ferme, ce n’était pas ma tasse de thé. »

    Enfant, Jacotte a passé toutes ses vacances à Védignat, avec son grand frère. Elle y venait avec plaisir pour une raison bien précise, elle y retrouvait sa meilleure amie.

    « Marlyse c’est ma sœur de lait. On a 9 mois d’écart, on était tout le temps fourré chez l’une ou chez l’autre. Aujourd’hui, elle habite à Cahors et on se téléphone très souvent. On ne s’est jamais fâché, pas une seule fois, c’est beau une amitié comme ça, non ? »

    A cette époque, le village comptait encore de nombreux paysans et artisans. Les grands-parents de Jacotte étaient de petits paysans, comme il y en avait tant, dont l’exploitation était destinée à assurer la survie familiale et une certaine autosuffisance alimentaire, quelques vaches, des poules, des lapins, un cochon, quelques hectares de foin, un jardin potager, des arbres fruitiers, etc. Les travaux de la ferme occupaient toutes les journées une bonne partie de l’année. « Le grand père de Marlyse, lui, était charron1, il ferrait les bêtes, j’ai toujours le bruit de l’enclume dans la tête. »

    À une époque où la télé n’existait pas, encore moins les téléphones portables, les enfants jouaient dehors. « On s’amusait avec pas grand-chose. Les travaux de la ferme, ce n’était pas ma tasse de thé mais comme j’étais avec Marlyse, alors ça allait. On participait aux foins, aux moissons, à la récolte des légumes. Au lavoir, on était chargées de laver les chaussettes et on n’avait pas intérêt à laisser tomber le savon au fond. » Elle rit.

    « J’avais une grand-mère en or, elle était gentille et très proche de nous. » Née parisienne en 1900, de père creusois et maçon, la grand-mère de Jacotte s’était installée à Védignat lorsque ses parents y sont revenus après la guerre de 14. « Elle a connu mon grand-père à un mariage et puis ils se sont mariés eux aussi. Elle avait 18 ans. » Les souvenirs de sa grand-mère sont liés au goût et à l’odeur des merveilleux petits plats qu’elle leur préparait. « Les chocolats avec le lait des vaches encore tout chaud et crémeux, les œufs au lait, des pommes de terre au four avec le rôti de porc, les tartes aux prunes ! » J’en ai l’eau à la bouche en l’écoutant.

    Le grand-père était plus distant, il faisait partie de cette génération d’hommes qui ne montraient pas leurs sentiments. « Il nous embrassait une fois par an seulement, le premier janvier. On allait le saluer le matin et il nous donnait une pièce de 5 francs en argent. »

    Le village, c’était comme une grande famille.

    Evidemment, Jacotte me parle d’une époque où toutes les maisons du village étaient occupées, souvent par plusieurs générations, « jusqu’à quatre générations », me précise-t-elle. Tout le monde se connaissait.

    Les travaux collectifs étaient nombreux et souvent mutualisés. Laver le linge au lavoir permettait aux femmes de se retrouver, lorsqu’arrivait le temps de la moisson, les familles se regroupaient et tout le village s’affairait, deux ou trois jours avant il fallait préparer les repas, puis on moissonnait et chacun avait un rôle « nous les gamines, on faisait les serveuses ». Les événements collectifs, qui permettait aux familles de se retrouver, rythmaient les saisons.

    « À la Saint Cochon, on préparait la viande pour toute l’année, on faisait le boudin, on mettait la viande dans des gros saloirs, on préparait les jambons, et l’andouille, une saucisse régionale qu’on faisait sécher dans la cheminée. » Le village était alors comme une grande famille, tout le monde se fréquentait et se mélangeait !

    Dans les années 60, le village a commencé à changer mais il y avait alors de nombreux commerces ambulants, boulangers, bouchers, épicier et même mercerie sillonnaient les routes en camionnettes et s’arrêtaient dans les villages ce qui créait inévitablement de l’animation.

    Pour faire perdurer ce vivre ensemble, disparu avec le temps, l’exode rural et l’évolution de la société, Jacotte a été à l’initiative il y a plus de 20 ans d’un repas annuel de village. « On faisait ça à plusieurs et ça tournait d’une année sur l’autre. C’était une sacrée organisation ». Et autant d’occasions de se retrouver ! « Ce repas, ça nous occupait pendant de longs mois, il y avait toutes les générations, on était régulièrement cinquante. »

    « Il y a deux ans, les jeunes du village ont proposé de reprendre l’idée, nous, ça nous allait bien. Au début ça a fonctionné et, nous les mamies, on faisait les desserts. Et puis, ça s’est arrêté et depuis, il ne se passe plus rien, et ça, je l’ai en travers de la gorge ».

    Jacotte fait le constat avec tristesse, la vie de village a beaucoup changé depuis son enfance. Les gens restent chez eux, il n’y a plus à proprement parler de vie de village. On n’accueille plus les nouveaux arrivants. Le lien entre les générations s’est rompu. Quand Jacotte voit de la lumière dans une maison qui n’a pas été allumée depuis longtemps, la cheminée fumer, elle éprouve beaucoup d’émotion et peu importe qu’ils soient creusois ou pas.

    « Je suis très communicante, je suis la première à aller vers les gens. Dans les villages, ce qui est bien c’est de s’entraider, de se rendre service. Un petit mot gentil, moi ça me suffit. »

    Alors comme Jacotte, de l’énergie, elle en a encore à revendre, elle réfléchit à relancer l’idée d’un événement pour le village. « Peut-être pas un repas, c’est trop de travail, mais un apéritif, ce serait déjà bien. Et vient qui veut ! »

    Avec sa voisine, nouvellement installée dans l’ancienne maison de ses parents et néo-creusoise, elles y réfléchissent déjà très sérieusement !