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  • Là où l’eau raconte, où la nature veille

    Là où l’eau raconte, où la nature veille

    Au Moulin du Breuil, la rivière glisse, chuchote, respire, et Miranda Van Heest lui répond par un sourire. Hollandaise d’origine, Creusoise par le cœur, elle a trouvé dans ce lieu centenaire un refuge où l’eau apaise, où la nature soigne, et où les animaux deviennent des guides silencieux. Entre les promenades avec ses chiens, les baignades dans la rivière et l’accueil des hôtes, Miranda redonne au moulin son âme première : un havre simple, vibrant, profondément vivant.

    Un accueil baigné de lumière

    Le 24 février 2026, à treize heures, un soleil d’hiver inattendu éclaire la terrasse du Moulin du Breuil. La lumière s’attarde sur les pierres, se pose sur l’eau, et Miranda apparaît dans cette clarté comme si elle en était la source. Nous nous asseyons face à la rivière. Le temps se déplie, se suspend. « Ici, la nature soigne », dit elle doucement.

    Une Hollandaise devenue Creusoise par le cœur

    Née à Rockanje, Miranda a grandi dans la lumière du Nord. Après trente ans en Belgique, elle arrive en France presque par hasard. En 2021, elle découvre le Moulin du Breuil. « Je ne savais pas que je vivrais en Creuse. Mais quand j’ai vu le moulin, je me suis dit : this is it ! »

    Esthéticienne, elle ouvre ici un espace de soins : massages, soins du visage, laser froid. « J’aimerais aider les gens à se sentir bien, à retrouver quelque chose de naturel. »

    Le moulin : un lieu qui fascine et qui soigne

    Elle me montre la salle où elle prépare les repas, baignée d’une lumière douce. C’est là qu’elle a choisi d’être photographiée : un lieu simple, habité, où chaque objet semble avoir trouvé sa juste place.

    Deux grandes chambres d’hôtes sont prêtes, et un troisième appartement est en devenir. Elle y met son cœur, son souffle, son temps.

    Elle parle du moulin comme d’un être ancien, ingénieux, presque magique. « Comment ont ils pensé à tout ça ? C’est incroyable. Je suis fascinée par la construction de ce moulin. »

    Au-dessus vivent les anciens propriétaires, gardiens discrets de l’histoire du lieu. Leur fille y est née. Ils ont montré à Miranda un cendrier unique, marqué Gîte du Moulin du Breuil. « I must have it ! », rit elle, même si elle sait qu’il restera dans la famille.

    Les animaux, compagnons et guides

    Nous marchons autour du moulin et nous rencontrons Eleon, son cheval. Très malade aux Pays Bas, il a retrouvé ici une santé presque miraculeuse. « Je pense que c’est l’air d’ici, l’atmosphère de la rivière. Et puis il est plus relax. »

    Les chiens racontent eux aussi une histoire : Pierre, le Beauceron, celui qui « lui a dit d’acheter le moulin » d’un simple regard. Frédérique, une Colley barbu. Julien, « un chien de la Creuse », et Bonne, également une Colley barbu venue des Pays Bas. « Julien sait comment vivre ici. Il n’a pas peur. Il regarde la rivière et il sait quand il peut nager. »

    Les animaux sauvages semblent la reconnaître : chevreuils, sangliers, hérons, martin pêcheur. Une petite confrérie silencieuse, mais fidèle.

    Une vie rythmée par l’eau et les saisons

    L’hiver, le gîte sommeille. Miranda marche avec ses chiens, s’occupe d’Eleon, prépare la saison suivante. L’été, les journées commencent tôt : promenade, petit déjeuner, chambres, bar, dîner. Entre deux services, elle plonge dans la rivière avec ses chiens, parfois même avec son cheval. « L’eau fait partie de moi. »

    La nature offre ce qu’elle veut bien offrir : truites, plantes aromatiques, fraises des bois, mûres, ail des ours. « Tu n’as pas besoin d’acheter ces choses au magasin », lui a dit une amie.

    La force et la fragilité du lieu

    Mais vivre près de l’eau, c’est aussi vivre avec elle. « Cette année était la pire. La nuit, tu entends l’eau et tu espères que ça ira. Le matin, tu vois ce qui s’est passé. »

    Elle a appris à anticiper, à accepter, à composer avec ce qui dépasse.

    Ce que les gens viennent chercher ici

    Certains hôtes arrivent épuisés par leur vie en ville. Ils repartent apaisés. « Ils me disent qu’ils se sentent beaucoup mieux. Qu’ils ont laissé aller quelque chose. »

    Elle veut que chacun trouve ce dont il a besoin : être ensemble ou être seul ; parler ou se taire ; marcher ou simplement regarder la rivière.

    Elle aime préparer les repas, demander aux hôtes ce qu’ils aimeraient manger, créer une atmosphère simple, vraie. Elle aime voir les épaules se relâcher, les visages s’ouvrir, les sourires revenir.

    Une Creusoise par le cœur

    « Je me sens Européenne… mais aussi Creusoise », dit elle en souriant. Elle ne pensait pas vivre ici. Elle imaginait la Dordogne, l’Auvergne. Et puis le moulin est apparu. Et tout a changé.

    Aujourd’hui, elle ne se voit plus ailleurs. La rivière, les animaux, la vallée, les saisons… tout cela fait partie d’elle. Elle a trouvé ici un équilibre, une paix, une évidence.

    Un dernier regard

    « Ici, tout le monde peut respirer », dit elle en regardant la rivière. Et c’est peut être cela, finalement, son plus beau cadeau : offrir un lieu où l’on se sent apaisé, comme si l’eau, la lumière et le silence savaient, ensemble, remettre le monde à sa juste place.

  • Fanny Lemoine-Avarello, chorégraphie d’une fonceuse

    Fanny Lemoine-Avarello, chorégraphie d’une fonceuse

    La vie de Fanny Lemoine-Avarello ressemble à une piste de danse : parfois glissante, souvent bondée, toujours en mouvement. À 39 ans, elle enchaîne les pas avec l’assurance de celles qui savent où elles vont, même quand la musique change sans prévenir.

    « Je suis Fanny, je suis prof de danse. » Rideau. Musique. Lumière. Tout est dit. Ou presque.

    Mais avant la Creuse, il y a eu Firminy dans le 42, son lieu de naissance, Saint-Étienne jusqu’au bac, Aurillac pendant deux ans puis Paris où elle obtient son diplôme. Paris, cette grande scène mythique où Fanny danse en coulisses pendant que d’autres occupent le devant de la scène. « Je vivais mal de la danse. C’était la galère. » Beaucoup de répétitions, peu de cachets, des auditions comme des castings de téléréalité sans caméra : « Je n’étais jamais retenue pour les grands spectacles type Disney ou Kamel Ouali. » Pas assez ceci, trop cela. « Je ne sortais pas du lot. »
    Et c’est précisément là que la danse devient métaphore de vie : Fanny comprend qu’elle n’est pas faite pour danser dans les lignes droites des autres, mais pour inventer sa propre chorégraphie.

    Ah l’amour

    Puis arrive Julien. Entrée scène droite. Coup de cœur immédiat. « On s’est vus par intermittence, l’avantage c’était le train entre La Souterraine et Paris. » Huit mois d’allers-retours, de quais de gare et de sentiments bien calés sur le tempo. Le couple tient la mesure. Alors Fanny change de décor. Elle quitte la grande scène parisienne pour une salle plus intime, mais avec un parquet solide : la Creuse.

    Premier pas creusois, décembre 2011. « À l’époque Julien jouait au rugby, on faisait donc beaucoup la fête le dimanche après-midi après les matchs. J’ai été super bien accueillie dans une ambiance très cool. Je m’entendais bien avec ses potes, mais en plus toutes les femmes des potes sont devenues des copines. Copines que j’ai encore aujourd’hui. Je me suis retrouvée très entourée alors que j’étais très seule sur Paris. » Premier cours de zumba, mars 2012 : soixante-dix personnes !Standing ovation. « Ça a démarré très vite. » La zumba devient son solo phare. À Paris, ils étaient cent. Ici, elle est pionnière. « Monte une asso », lui souffle Julien. Entrechoc naît comme ça, sur un contretemps bien senti.

    La chorégraphie s’étoffe. Zumba, danse, fitness, pilates. Fanny virevolte d’un style à l’autre, sans jamais perdre l’équilibre. « Je bosse comme une dingue ! » Le corps encaisse, le genou proteste, la quarantaine approche comme un changement de musique un peu brutal. Alors elle ajuste. Elle ralentit. Elle coupe. « Je décide de calmer le jeu. » Fin du fitness. Fin de la carrière de danseuse. Fin de la compagnie pro. Pas par renoncement, mais par lucidité.

    Car Fanny danse aussi avec ses émotions, et elles sont sans demi-mesure. « Tout est très extrême chez moi. » La joie déboule en grand jeté, la colère claque comme un talon sec, la tristesse s’étire en adagio. Sensible, fonceuse, bosseuse. Une danseuse qui ne triche pas avec le rythme intérieur.

    Une sacrée belle danse

    La Creuse, dans tout ça ? Un partenaire inattendu mais fidèle. « Toute ma vie actuelle existe parce que je suis venue m’installer ici. » Mari, enfants, reconnaissance, qualité de vie. « Quand je vois mes gamines courir dans le jardin, je me dis qu’on a une qualité de vie que les urbains n’ont pas. » La Creuse lui offre de l’espace, du souffle, et un public qui la suit. Même s’il pourrait parfois se lever de son canapé. « Il ne faut pas dire qu’il ne se passe rien en Creuse, il faut juste se bouger ! »

    Fanny aime ce territoire comme on aime une danse imparfaite mais sincère. Elle le veut préservé. « Quand je vois toutes les coupes de bois, j’ai les boules. » Elle s’y projette, sans s’y enfermer. « Je ne me vois pas faire ce boulot jusqu’à 60 ans. » Pas question d’être une prof has been. Le dernier salut viendra quand elle l’aura décidé. Peut-être ailleurs. Peut-être au Québec, ce rêve qui flotte comme une musique lointaine. « J’ai envie de voir le monde. »

    En attendant, Fanny continue d’enseigner, de transmettre, de danser autrement. Moins de paillettes, plus de sens. Moins de scène, plus de lien. Elle a compris une chose essentielle : la vraie réussite, ce n’est pas d’être au centre du plateau, c’est de rester en mouvement sans se perdre.

    Et ça, franchement, c’est une sacrée belle danse.

  • Françoise : prendre soin des autres

    Françoise : prendre soin des autres

    En décembre j’avais contacté Françoise qui m’avait prévenue qu’elle serait bien occupée pour les fêtes. Rendez-vous avait donc été pris au bistrot de Chard, deuxième dimanche de janvier. Ce que je n’avais pas compris, c’est que pour Françoise, être « un peu » occupée pendant les fêtes, cela signifiait préparer un réveillon pour 80 personnes.

    Partir pour mieux revenir

    Françoise est née à Aubusson. Creusoise née de parents creusois, elle grandit ici sans réaliser vraiment sa chance. Mais à 25 ans, épiphanie lors de saisons à St-Tropez et en Suisse : elle prend conscience qu’elle a vécu jusqu’à lors dans un lieu exceptionnel : « c’est en partant que j’ai réalisé à quel point c’est beau ici ». Elle réalise que la tranquillité de son enfance est loin d’être la norme.

    De la Creuse, elle loue la beauté des paysages, la sécurité (« mon fils vit à Limoges, ils doivent toujours tout fermer à clef »), le climat de confiance entre les gens et le maillage social (« Je ne me sens pas du tout isolée »).

    Elle reconnaît néanmoins qu’il faut des vecteurs pour s’intégrer : après avoir vécu à Mainsat, sa famille s’installe à Chard dont son mari est originaire et c’est par l’école et les enfants qu’elle rencontre des gens. C’est peut-être pour cela que le bistrot de Chard, organisé par la Petite équipe lui tient tant à cœur, elle qui en parle comme un lieu d’intégration.

    La Petite équipe de Chard

    La Petite équipe de Chard, c’est 6 femmes – et j’espère ne pas créer d’accident diplomatique en donnant ce chiffre parce que certaines estiment de pas en faire partie « mais elles font autant de travail pour l’association que les autres » – qui animent la vie de ce joli petit village de l’Est-creusois. Toutes ont l’envie et la disponibilité d’organiser régulièrement des évènements et de faire vivre ce lieu de rencontres, de sociabilités et de retrouvailles qu’est le bistrot de Chard.

    Chacune a ses compétences, qui la communication et la gestion des réseaux sociaux (Anne-Marie), qui le secrétariat (Bernadette), la compta (Mali dont vous avez déjà entendu parler), l’expérience au bar (Brigitte), ou son enthousiasme, sa présence et sa force vive (Tiphaine).

    Françoise donc, en parfaite tenancière de bar, claquant la bise à tout le monde, un petit mot gentil pour chacun et une tchatche qui la fait circuler sans encombre des vieux amis de toujours au groupe de jeunes en passe de devenir des habitués. Et si vous croisez un monsieur à peu près aussi souriant et sympathique qu’elle, un torchon sur l’épaule, c’est son mari, préposé à la vaisselle et « quand il faut bouger des caisses lourdes parce que c’est pas parce qu’on est émancipée qu’on doit tout faire soi-même ».

    Donc, si vous avez bien suivi, la Petite équipe, c’est un bistrot mensuel à Chard, le deuxième dimanche du mois de 10h30 à 13h à la mairie – si vous ne savez pas où c’est, suivez les gens parce que le moins que l’on puisse dire c’est que cela fait venir bien du monde.

    C’est aussi deux marchés annuels, des évènements ponctuels (ce 14 février, repas cabaret) et de plus gros spectacles tous les deux ans (le spectacle équestre de 2024 a marqué les mémoires). « Le tout dans la joie et la bonne humeur sans chichi et en toute convivialité. », ce n’est pas moi qui le dit mais leur page Facebook. « Et les gens nous le rendent bien ! »

    Prendre soin des autres

    Quand je dis que Françoise a tout de l’aubergiste idéale, le sourire et la verve, ce n’est pas une vue de l’esprit puisque cela fut son métier pendant 10 ans. Elle travaille désormais dans l’aide à la personne âgée et s’il faut voir une continuité entre les deux, c’est bien un très haut sens de la sociabilité et du soin aux autres. D’ailleurs, quand elle n’est pas au travail ou en train de faire vivre le pays avec la Petite équipe, Françoise organise, comme ça, l’air de rien, un réveillon du Nouvel An pour 80 personnes.

    Quand on lui fait remarquer que c’est beaucoup de boulot, elle minimise en expliquant que ce n’est pas elle qui fait toutes les courses puisqu’elle demande à chacun d’apporter une partie des ingrédients. Préparer un repas de fête pour des dizaines de gens, pour Françoise, c’est naturel et cela a l’air de la réjouir au plus haut point. J’en viens même à penser que c’est une histoire de famille cette envie de rendre les autres heureux quand elle me raconte qu’en plus de son mari au torchon, ses enfants sont de la partie pour l’aider.

    Françoise ne semble avoir qu’une limite : « les gens moroses qui tirent la gueule », c’est non ! Après, creusois, néo-creusois, d’ici, anglais, etc… peu importe « du moment qu’ils sont sympathiques, je m’en fous de la nationalité et de la couleur. » À bon entendeur !

    Le verre à moitié plein

    Françoise, c’est donc l’incarnation de la jovialité : elle propose qu’on se tutoie au bout de 3 minutes et j’ai l’impression de parler avec une vieille amie alors qu’on se connaît depuis un quart d’heure. Avec elle, l’enthousiasme et l’optimisme sont de mises : quand elle vous raconte son dernier week-end à Narbonne, là où certains s’appesantiraient sur l’autoroute bloquée, Françoise, elle, s’extasie sur la beauté des routes et des paysages que lui ont fait découvrir ce détour.

    Le mot de la fin : reconnaître notre chance de vivre en paix dans un pays où l’on mange à sa faim, où l’on a accès au soin, que tout le monde ne l’a pas cette chance et qu’en plus, « on détruit ce bonheur qu’on a ». Optimisme donc mais pas angélisme.

  • Du bitume du 91 à la nature creusoise

    Du bitume du 91 à la nature creusoise

    À 41 ans (bientôt 42, précision importante), Emmanuelle Langlois est animatrice au Local jeunes de la ville de Guéret. Banlieusarde revendiquée, ex-anti-Creuse assumée et rebelle professionnelle, elle a pourtant fini par poser ses valises – et son cœur – au milieu des champs, des forêts et des champignons creusois. Portrait d’une femme qui ne pensait pas trouver l’amour, ni une maison avec jardin, dans le 23. Entre banlieue parisienne et campagne creusoise, son histoire raconte une rencontre inattendue avec un territoire qu’elle n’avait pas choisi, mais qui a fini par la choisir.


    Emmanuelle est née à Juvisy-sur-Orge, dans l’Essonne, le 91. Le vrai. Le dur. Le bitume. Après un bac commerce, elle tente logiquement… le commerce. Mauvaise idée. Très mauvaise idée. « Une catastrophe », dit-elle, sans filtre ni service après-vente.
    Heureusement, elle a un BAFA en poche et quelques colos derrière elle. Elle bifurque donc vers l’animation et trouve sa place à Savigny-sur-Orge, toujours dans le 91, où elle travaille pendant douze ans dans le service périscolaire. Les enfants, l’énergie, le lien : là, ça fonctionne.
    À cette époque, la Creuse n’est qu’un lien familial, un endroit où vivent les grands-parents et où l’on s’ennuie ferme quand on est ado sans potes, sans bus et sans centre commercial à moins de dix kilomètres. « Je viens du 91 et je me prends pour une petite banlieusarde. Quand je viens en Creuse, c’est source d’ennui, je me fais chier, je trouve qu’il n’y a rien à faire. Je suis jeune et ici, je n’ai pas mes potes. »


    La Creuse, ennemie jurée devenue grande histoire d’amour


    Enfant, Emmanuelle déteste la Creuse. Vraiment. Trop calme, trop verte, trop silencieuse. Pendant que son frère s’éclate à pêcher et à chasser, elle, elle s’ennuie. Fort. « Mais en vieillissant, je me rends compte que je vis en appartement, je me sens un peu serrée dans le bitume et cette nature me fait du bien. »
    Puis arrive 2015. Et avec lui, une mission banale : acheter des tranches de foie de veau au supermarché. Personne ne s’attend à ce que cette course change une vie. Personne et surtout pas elle.
    Et pourtant. Derrière le comptoir du supermarché, un boucher qui « crush » immédiatement sur la fille qui vient de lui acheter une tranche de foie de veau. Elle, pas vraiment. Elle ne vient pas chercher l’amour, juste de la viande. Mais c’était sans compter sur une tante charcutière et légèrement entremetteuse. Enquête express, numéro échangé, rendez-vous pris.
    Résultat : l’amour de sa vie, une grossesse, et un déménagement en Creuse. Comme quoi, parfois, le destin tient à une tranche de foie de veau un peu épaisse.


    Banlieusarde un jour, creusoise presque toujours


    S’installer en Creuse n’a rien d’évident pour elle. Emmanuelle laisse derrière elle ses amis, sa ville, son 91 adoré. Elle n’a pas peur, ou plutôt, elle décide de ne pas avoir peur parce qu’elle devient maman et se convainc que la nature, finalement, c’est pas si mal. « Au moment de m’installer ici, l’amour était plus fort que tout. J’avais du ressentiment par rapport à tout ce que je laissais derrière moi, notamment mes amis. Parce qu’ici je ne connaissais personne, j’arrivais face à cette inconnue »
    Et là, surprise : une maison et un jardin. De l’espace. De l’air. Des champignons. Du bois à couper. « Cette rencontre fait qu’aujourd’hui, je suis plus que réconciliée avec la Creuse parce que tu t’aperçois de toutes les opportunités que tu ne peux pas avoir dans le 91 : j’ai une maison avec un jardin aujourd’hui ! C’est quelque chose que je n’imaginais pas une seule seconde. » Même sa mère, très au courant de ses réticences de petite fille, n’en revient pas.
    Aujourd’hui, Emmanuelle vit entre deux mondes. Le 91 reste gravé dans son ADN – quand elle y retourne, « elle a les poils ». Mais la Creuse lui apporte ce que le bitume ne pouvait plus lui offrir : un espace de respiration, de nature et de liens. Sa famille y est revenue, ses amies de banlieue viennent s’y ressourcer, et elle-même s’ancre dans une vie rythmée par la nature. « Quand tu viens des quartiers bitumés, tu ne rêves que d’une chose, c’est d’avoir un coin de verdure. »
    Elle observe les Creusois avec tendresse : « vrais », fiers de leur terre, profondément liés à la nature. Elle aime aussi voir de nouvelles personnes s’installer ici, comme un signe d’ouverture et de renouveau. La Creuse a influencé son rapport au monde, l’a rendue plus engagée, plus consciente de l’importance du vivant, sans jamais effacer son tempérament rebelle.


    Alors, vivre en Creuse, est-ce là où Emmanuelle doit vivre ? Peut-être. Peut-être pas. Elle aime ce territoire, mais se laisse la liberté de repartir un jour, parce que la vie est faite de ruptures, d’épreuves et de nouveaux départs qui forgent le caractère.
    Ce qui est sûr, c’est que la Creuse a gagné une banlieusarde rebelle, et qu’Emmanuelle a trouvé bien plus qu’un territoire : une famille, des racines, et une histoire qu’elle n’aurait jamais imaginée écrire… en allant acheter du foie de veau.

  • Une baie vitrée sur la forêt

    Une baie vitrée sur la forêt

    Roland m’avait orienté vers Charlotte une néo-creusoise que je connaissais à vrai dire déjà un peu… Il m’a suffi de traverser la rue en sortant de chez Roland pour trouver sa maison. Charlotte m’accueille chez elle dans son chalet creusois avec vue sur la forêt, son chez soi depuis plus de 4 ans. Très vite intégrée avec son mari et son fils, elle a non seulement trouvé ses racines mais aussi les relations sociales dont elle avait toujours rêvé.

    Charlotte est née à Paris et a vécu toute son enfance en Essonne, dans une maison avec jardin. « Malgré la proximité de Paris, ce n’était pas une vie citadine. ». En grandissant avec les études puis son premier boulot, Charlotte a remonté la ligne B (ligne de Réseau Express Régional qui relie la banlieue sud à Paris) du RER au fur et à mesure de ses déménagements. Mais elle ne s’est jamais sentie parisienne.

    La Creuse, « ça passe ou ça casse »

    A l’âge de 25 ans, elle s‘installe à Paris, rencontre Tristan son futur mari qui est à moitié creusois (Saint-Agnant-près-Crocq) et à moitié Clermontois. Et donc tout naturellement, à partir de leur rencontre, elle se rend régulièrement en Creuse. « La première fois, je me suis dit, ça passe ou ça casse. Si je n’aime pas la Creuse, ça va poser un énorme problème. Mais, dès la première visite, j’ai adoré la route pour arriver jusqu’au village, les forêts, la campagne, le granit, tout ! »

    « Après Paris, j’ai habité à Ivry-sur-Seine, c’est un peu vivre à Paris mais en moins beau, je me sentais enfermée et je déprimais dès le vendredi soir ». Zachary, leur fils né en 2012, est souvent malade, comme de nombreux petits parisiens. « Il fallait que je trouve une solution. » La famille s’installe alors à Gif-sur-Yvette, toujours en Essonne, dans la grande maison de son père qui est atteint de Parkinson. « Cela nous a permis de nous rapprocher de lui et de pouvoir l’aider dans son quotidien. Et immédiatement, je revis ! Je renoue avec la forêt. Mais c’est compliqué côté boulot, deux heures de trajets par jour, c’est contraignant. » Charlotte commence alors à faire du télétravail, elle dort à Paris deux ou trois nuits par semaine. Quand son père part en Ehpad, elle décide, avec lui bien sûr, de mettre en vente la maison et elle se remet à chercher. Elle trouve à Meung-sur-Loire, à deux heures porte à porte de Paris. Sur ces entrefaites arrive le COVID. « On vit le COVID à la campagne à l’orée de la ville, au bord de la Loire et on le vit très bien, on a un potager, on se promène dans la nature. »

    « Je cherche des racines, je veux m’enraciner.»

    C’est alors qu’un livre va tout changer. Ce livre, c’est Une autre fin du monde est possible de Pablo Servigne, un livre orienté vers les solutions dont la thèse est que la seule façon de survivre, c’est le lien social.

    « Malheureusement nous ne nous étions pas fait d’amis à Meung. Ce manque de lien social me rend malheureuse. Ce livre est un révélateur qui à la fois me rend malade d’éco-anxiété et en même temps provoque en moi le déclic décisif. »

    Une fois de plus, Charlotte et son mari se remettent à chercher une maison. « Cette fois je suis décidée à m’enraciner dans une vraie campagne. » Ils cherchent en vain dans le Puy de Dôme et le Loiret, « pour pouvoir continuer à travailler sur Paris, il me faut une ligne de train. » Aucun projet n’aboutit. « Et puis je fais un jeûne, je passe mes journées devant une baie vitrée face à la forêt. Et je me dis, c’est le seul critère qui m’importe, je cherche une maison avec une baie vitrée qui donne sur la forêt. Et je pense immédiatement à la Creuse. »

    Charlotte ouvre leboncoin et trois jours après elle trouve enfin la maison de ses rêves à Saint-Michel-de-Veisse en Creuse. « On est en mai 2021 quand on visite la maison, je rentre dans le chalet et je sens que c’est là. Il y a une baie vitrée et la forêt. C’est beau, pas loin d’Aubusson, il n’y a aucun vis-à-vis, on dirait qu’on est seuls mais avec des gens autour dans le village. C’est hyper lumineux, on a le coup de foudre. On fait immédiatement une offre. » À l’époque, Charlotte et Tristan pensent que ce sera une résidence secondaire. C’est sans compter sur la détermination et l’impatience de Charlotte !

    L’impression d’être enfin chez soi

    La famille emménage en novembre 2021 sous la neige. « J’avais l’impression d’être enfin arrivée chez moi, j’étais heureuse. Le lendemain on avait 30 cm de neige, c’était trop beau ! » Mais au moment de repartir, impossible de sortir le camion de la neige. C’est ainsi qu’ils rencontrent Roland (vous savez, le portrait précédent ?) qui propose immédiatement de les aider. « Il était hyper gentil, hyper aidant. Vraiment une belle rencontre. Et j’ai compris très vite qu’il était un vecteur de lien social dans le village. »

    Les six mois suivants, ils reviennent toutes les fins de semaines, y passent Noël en famille. « On découvre que nos voisins sont adorables. Roland m’embarque tout de suite dans la vie du village, pour l’organisation de la fête annuelle. La relation avec le village commence par quelque de chose de hyper festif avec des gens qui nous accueillent les bras ouverts. » Ils les accueillent si bien qu’ils leur offrent un arbre pour leur jardin, un Reine Claude. Une nuit, Charlotte rêve qu’elle découvre un réseau de racines sous le sol bosselé de sa maison, elle a enfin trouvé ses racines.

    Avec le temps, ils ont de moins en moins envie de rentrer le dimanche soir, se font des amis, participent activement à la vie du village. Charlotte finira même trésorière de l’association locale de préservation du petit patrimoine. Ils organisent leur premier repas des voisins.

    Ils ont trouvé ici une solidarité et une entraide qu’ils n’avaient pas trouvées ailleurs. Sans angélisme car tout n’est pas rose, Charlotte énumère : « On se prête des choses, on s’échange des légumes, on vient t’aider à rentrer le bois, hyper naturellement… »

    La Creuse est devenue sa source d’inspiration

    La Creuse a également métamorphosé Charlotte qui s’est mise à écrire ici et est devenue autrice. La Creuse est sa source d’inspiration, les lieux, la forêt bien sûr mais également les villages, les histoires et leurs habitants. Elle entend donner une autre image de la ruralité : « J’aimerais contribuer à changer les regards pleins de clichés et d’a priori. »

    Aujourd’hui, Charlotte, Tristan et Zachary vivent dans leur maison qui est devenue leur résidence principale, ils sont totalement intégrés. La tradition de convivialité du village, qui semble remonter à la fin de la guerre, est peut-être due à une forme de métissage dans le village, analyse-t-elle, des Creusois qui sont toujours restés là, d’autres qui sont partis et revenus, des néo-creusois récents, des néo-creusois de la première génération, dont les enfants sont nés ici, un joli melting pot qui fonctionne.

    « Nous sommes ici chez nous maintenant et pour longtemps ! » affirme Charlotte avec un large sourire. Le plus beau cadeau c’est son fils qui le lui a récemment fait en lui déclarant droit dans les yeux : « De toutes façons, nous, on est creusois, hein maman ?! »

  • L’atelier d’Ana

    L’atelier d’Ana

    L’atelier possède de larges baies vitrées contiguës sur la face nord et ouest. Le panorama sauvage, une prairie en léger dévers bordée d’arbres et d’épineux, s’étend à cent quatre-vingts degrés derrière un jardin sans clôtures. Le cadre pour une contemplation est idéal. Mais Ana reste concentrée sur son travail : elle redonne vie à un petit fauteuil charmant qu’elle compte vendre à trente-cinq euros au marché de Noël de Genouillac. L’histoire d’Ana ressemble à un conte de fée – comme peut l’être sans doute toute histoire amoureuse en y regardant de plus près. En effet, à quarante-quatre ans, élevant avec son mari ses deux enfants (plus sept poules, deux coqs et deux chats) aux abords d’un hameau paisible, et travaillant à son compte comme tapissier, Ana est une femme heureuse, épanouie.

    Une bonne voie mais des chemins sinueux

    Ana me dit qu’elle a toujours su qu’elle voulait travailler avec ses mains, qu’elle en a eu l’intuition très tôt. Aux portes ouvertes sur les métiers de l’artisanat, la sculpture sur pierre qui l’attirait semblait néanmoins plus physique, moins évident pour une fille peut-être. Tapissier ! Ça, ça donnait envie. Travailler avec des tissus variés, diverses matières comme le bois, le métal ou la mousse de laine mouillée (!), rénover des fauteuils vieux de plusieurs décennies ou de plusieurs siècles, mais aussi gérer une clientèle, le contact humain, ça c’était vraiment fait pour elle ! Après cinq années d’études parisiennes, combinant cours et ateliers, Ana décide brusquement de changer d’air et de s’installer à la montagne, à la Plagne, en Savoie. Sur place, le choix s’est présenté ainsi : c’est soit le travail à la chaîne avec le mobilier des hôtels, soit l’artisanat vendu dans une boutique déco. Ana préfère le contact humain. Elle va donc gérer un des étages de cette boutique pendant cinq ans, tout en profitant de la nature, du sport extrême à la randonnée. Ana est contente de ce mode de vie, elle ajoute : « Il y a les hors saisons aussi, là tu retrouves le calme. C’est hyper plaisant comme rythme en fait, mais c’est pas fait pour tout le monde, certains ont besoin de bruit j’imagine… »

    Un jour tout part à veau-l’eau. Après un accident de moto quasi mortel, le retour dans la région de Nantes pour profiter de sa famille, la naissance d’une fille dans un couple qui bat déjà de l’aile et un job pourri dans une boutique de prêt à porter haut de gamme où régnait un « mauvais esprit », Ana sent que quelque chose est en train de basculer. Soudain, son père meurt. C’est le chaos et les larmes. Elle décide de quitter son job et son mec. Il faut qu’elle revive. Quelques mois plus tard, une nouvelle rencontre va précipiter cette renaissance. C’est Merwann, son prince charmant franco-libanais, avec qui elle décide de ne plus pleurer, avec qui elle s’occupe de sa fille et reprend un boulot avec des gens sympas au café du port. Et puis comme ça, un soir, parce qu’elle avait besoin de prendre des cours de couture pour des rideaux, elle s’est présentée aux autres élèves en tant que tapissier et a reçu une première commande. Alors elle a squatté l’étage d’une amie pour son atelier, puis, plus tard, avec d’autres artistes et artisans, a décidé de louer un local collaboratif, où ils pourraient aussi faire des expos éphémères. Le bonheur semblait vouloir re-poindre son nez. « Comment j’ai pu oublier que j’aimais autant ça ? », me confie-t-elle alors à propos de son premier amour: sa vocation de tapissier.


    Un nouveau départ, presque magique !

    Avec Here comes the sun des Beatles en fond sonore, Ana me raconte leur découverte de la Creuse. « On cherchait à vivre dans la nature, plutôt dans la région (Basse Indre), puis deux couples d’amis ont acheté les uns après les autres dans la Creuse. Alors on y a fait un tour. On cherchait plutôt dans un village au début puis on s’est dit non, on ne veut pas de voisins. Avant notre terrasse était littéralement dans la rue, donc c’était très social c’est sûr, le vivre ensemble y était très présent, pour ses bons et ses mauvais côtés, mais bon on voulait du calme, et puis, pouvoir crier très fort dans le jardin avec les enfants, ça n’a pas de prix ! On est venu plusieurs fois, à différentes saisons. J’ai retrouvé ici, à Bétête, une campagne sauvage qui était celle de mon enfance. Et surtout, on a trouvé la bonne maison, avec les toilettes sèches que l’on voulait et par l’intermédiaire d’un propriétaire magique, qui avait retapé sa maison lui-même et qui avait des amis dans le coin tout aussi magiques ! On avait déjà un petit réseau sur place, grâce à nos amis de Basse Indre, mais cela s’est très vite développé, on a rencontré beaucoup de néo-creusois comme nous, qui venaient de partout, et qui n’étaient pas là par hasard ; comme on se disait avec Christine l’autre jour, souvent c’est un choix qui a mûri, par des gens qui ont un caractère bien trempé. Nos voisins et les gens du village sont pour la plupart creusois et les rencontres se font très naturellement, les gens sont très ouverts, très accueillants. Les creusois n’ont pas peur des étrangers, contrairement à ce que l’on pourrait dire comme bête généralité sur la campagne, je le sais parce que nous on a été tellement bien accueillis alors que Merwann, malgré son charme naturel, est tout de même arabe (pause, sourire entendu). Il y a naturellement de l’entraide ici, chacun participe à des chantiers collectifs, tout le monde troque un peu car tout le monde produit un peu, que ce soit des confitures, du cidre ou des patates, donc l’argent ici n’a pas la même valeur non plus. Pour ma part, je pratique des prix plus que corrects parce que je ne veux pas que cela soit accessible seulement pour les riches; et puis ça incite à recycler! ».

    Avec son contact facile et ses prix généreux, Ana retrouve en Creuse une clientèle de plus en plus large. Elle donne aussi des cours, comme à Basse Indre, pour transmettre, créer du lien, c’est important pour elle me dit-elle. On apprend toujours des trucs utiles ou poétiques à la campagne, à travers les métiers des gens. Par exemple, grâce à Ana, j’ai appris que le fait de mettre les semences (ces petits clous servant à attacher le tissu sur le mobilier) dans sa bouche, ne permet pas seulement de travailler avec ses deux mains, cela améliore aussi, une fois cloutées, la prise avec le bois car la salive accélère l’oxydation du fer. Fou non?!

    Ana est parvenue à réunir toutes ses amours : sa famille, son métier, son goût pour la nature, pour le contact humain. Son parcours aura été chaotique, enfin on peut aussi dire formateur. L’avenir lui dira. « J’ai déménagé 27 fois dans ma vie, avant la Creuse, j’ai compté. Vais-je rester ici? J’avoue que quand on part, pour les vacances, ma maison ici me manque rapidement ! », conclue-t-elle. En moins d’une heure, Ana aura finalisé la rénovation d’un fauteuil et rembourré plusieurs coussins, tout en me contant sa vie. Notre entretien est terminé, je la remercie et prend congé. Elle, elle part maintenant nourrir les poules, donner un coup de balai et préparer le déjeuner en attendant ses trois autres amours : ses deux enfants et son prince charmant. Une vraie vie de conte de fée, je vous dis!

  • Une sérénité globale

    Une sérénité globale


    Installé avec sa famille depuis 2021 à Bénévent-l’Abbaye, Timothée a atterri en Creuse par « un pur concours de circonstances ». Aujourd’hui pépiniériste à son compte, il considère qu’il est là où il doit être. Mais pourquoi la Creuse ? C’est ce que nous allons découvrir.

    C’est dans son jardin que Timothée m’accueille. À peine assis autour de la table, je lui demande : « Qui es-tu ? » et cette première question le fait rire. « Question terrible où toutes les réponses sont possibles et sûrement différentes chaque jour », répond-il instinctivement. Puis, après un court moment de réflexion, il ajouté : « Je suis avant tout père de famille. »

    Né en Île de France avec des origines bretonnes, Timothée a étudié la biologie à Cergy Pontoise, puis a obtenu un BTS en production horticole à Lille. Il a ensuite travaillé en jardinerie et en horticulture avant de s’installer à Lyon. Lyon, un virage dans sa vie : il monte une startup de market place de jeux vidéos rétros de collection avec un associé et il y rencontre l’amour. De Lyon, ils passent à Clermont-Ferrand. Et concours de circonstances, sa femme est titularisée au collège de Bénévent-l’Abbaye. « Avant de venir, j’étais incapable de situer la Creuse sur une carte de France. Je n’étais pourtant pas si mauvais en géographie. J’en entendais parler par des clichés », avoue-t-il. Timothée, sa femme et leurs trois enfants ont donc atterri dans notre magnifique département il y a maintenant quatre ans. Depuis, un nouvel être est venu agrandir la famille, un Creusois.

    Un charme authentique

    « La Creuse, je l’ai vraiment découverte quand on a fait nos premiers repérages pour trouver un logement. C’est très joli mais c’est très perdu, mais c’est aussi ça qui fait son charme. » Installé à Vieilleville près de Bénévent-l’Abbaye, Timothée retrouve le métier de jardin à la jardinerie Glomot où il travaille pendant trois ans. Encore aujourd’hui, il vante l’esprit familial et bienveillant qui y règne.

    « Maintenant que je suis ici, je ne me vois pas en partir. Mon attachement à la Creuse vient de ce côté rural. Ce que j’aime beaucoup c’est l’esthétisme de la région. Il y a ce charme authentique qu’on ne trouve plus ailleurs. »

    Aujourd’hui pépiniériste à son compte, il se sent bien en Creuse, malgré l’éloignement de leurs familles respectives.

    Les Creusois et les Creusoises

    Je lui demande alors comment ils ont été accueillis par les gens du coin. « On entend beaucoup dire que les Creusois ont un caractère compliqué, que certains Creusois sont revanchards. Mais force est de constater que ce n’est pas le cas partout. Moi qui travaille en jardinerie, j’ai le bon rôle dans l’histoire : je suis en contact avec les personnes du coin avec le prisme du jardin, et le jardin ça rassemble, surtout quand ça concerne le potager. Le voisin est toujours d’accord pour me prêter du matériel, pour m’aider à passer un coup de tracteur. J’ai toujours eu de bonnes relations avec les Creusois et les Creusoises que nous avons rencontrés. »

    Saisir les opportunités

    Le département a donc largement influencé la vie de Timothée et de sa famille, car il lui a permis de monter son entreprise grâce aux opportunités de grands espaces naturels sans pollution. Un rêve qu’il avait depuis cinq longues années. « Une sérénité globale s’est installée dans ma vie depuis que je suis ici. Je ne prends que le positif de la Creuse, car les côtés négatifs ont tous une solution.Je suis quelqu’un qui saisit les opportunités. »

    Belle philosophie pour celui qui considère également que tout ce qui lui arrive n’est pas dû au hasard. Il se sent à sa place, maintenant et ici.

    Timothée le Borgne : Les sauges de vieilleville à retrouver sur Facebook

  • Roland : 100 000 volts au service des autres !

    Roland : 100 000 volts au service des autres !

    Delphine m’a orientée vers mon prochain portrait sans hésiter. « Il faut absolument que tu rencontres Roland ! » j’ai vite compris pourquoi. Né en Creuse, Roland l’a quittée dès la 3ème pour suivre sa formation de cuisinier. Il a ensuite beaucoup voyagé avant de revenir pour fonder une famille et rendre à la Creuse ce que la vie lui avait appris.

    « Très jeune, je savais ce que je voulais faire. »

    Roland naît dans une famille de cinq enfants, son père est commerçant ambulant et sa mère tient un magasin à Fransèches. « Je suis né dans la maison de famille », m’explique-t-il fièrement.

    « Relativement tôt, autour de mes 13 ans, j’ai su ce que je voulais faire, je voulais être cuisinier. Dans les campagnes les maisons sont toujours ouvertes et au moment des grands travaux agricoles, il y a toujours des tablées joyeuses qui rassemblent tout le monde. Ça me plaisait beaucoup. »

    Dès la 3ème, il rejoint son grand frère à Clermont-Ferrand pour y suivre sa formation dans une école. « Ça a été le début d’une aventure extraordinaire ! » Il entre ensuite au Galliéni, un restaurant clermontois, où il peaufine son métier auprès d’un chef bourguignon. « J’ai appris les grands classiques de la cuisine Bourguignonne. Les œufs meurettes, tout ça. »

    Après la Creuse, la vie de palace !

    Ce chef, qui l’apprécie visiblement beaucoup, l’emmène avec lui pour une saison sur la Côte d’Azur dans un palace de Saint-Jean-Cap-Ferrat ! Rien que ça ! « Passer de Fransèches à Saint-Jean-Cap-Ferrat, c’est quelque chose, on côtoyait des vedettes, des hommes politiques. Je travaillais dans le restaurant de nuit au bord de la piscine, c’est là que j’ai appris à griller les poissons ! C’était un rythme de vie très particulier, après le service on avait le droit de faire un plongeon dans la piscine où se baignaient les vedettes. Je ne pensais pas avoir accès un jour à ce type de choses. C’était une expérience incroyable ! »

    Il y apprend la cuisine du Sud, de nouvelles techniques, avant de reprendre son poste à Clermont.

    Qui veut aller en Angleterre ?

    Mais l’aventure de Roland ne s’arrête pas là, quelques mois plus tard, le chef lance sur le ton de la boutade : « Qui veut aller en Angleterre ? » Roland accepte sans réfléchir. Le chef cherche une équipe de cuisiniers susceptibles de former les Anglais dans le restaurant gastronomique d’un ancien manoir.

    Roland prend l’avion pour la première fois jusqu’à Londres puis jusqu’à Leeds. Le premier soir, il se fait traduire la carte et l’apprend par cœur. Le lendemain, on le charge de faire les commandes en fonction de la carte. « C’était beaucoup de responsabilités pour un jeune de 19 ans, mais je me suis débrouillé et j’ai fait plein de rencontres ! »

    Un soir le patron leur apprend qu’ils vont recevoir une équipe de tournage et qu’il va falloir mettre le paquet. André Téchiné débarque avec Isabelle Huppert, Isabelle Adjani, Marie-France Pisier et Alice Sapritch pour tourner Les sœurs Brontë. « On se croisait au petit déjeuner, j’étais français comme elles, elles avaient autant de difficultés en anglais que moi, ça crée des liens. » Un matin, Alice Sapritch qui n’apprécie pas les menus pré-établis, lui demande de lui cuisiner tous les jours une sole grillée avec une pomme de terre. Une proximité se crée avec cette femme solitaire et un peu étrange mais très agréable : « ça m’a beaucoup marqué. » Il assiste même au tournage d’une scène.

    Roland y reste 10 mois, finit par apprendre l’anglais, jusqu’au jour où il reçoit la visite de deux Bobbies qui lui remettent une lettre de la gendarmerie de Saint-Sulpice-les-Champs, on le réclame pour effectuer son service militaire. Il démissionne le cœur lourd et rentre en France pour effectuer son armée où il alterne mess et caserne.

    « Je change radicalement de vie. »

    Après son service, Roland travaille quelques temps à La Seiglière à Aubusson, achète une maison à retaper à Chasseline avec ses deux frères, puis rachète leur part au bout de quelques années. « J’avais alors le souhait de fonder une famille. J’ai rencontré ma femme et on a eu deux enfants. Je voulais une place beaucoup plus stable, je suis alors rentré dans la restauration collective à Aubusson. J’ai cuisiné pour les écoles, les personnes âgées, la crèche, et là aussi ça a été une découverte dingue ! J’ai cherché à améliorer les repas et l’image qu’on a de la restauration collective. Y avait tout à faire ! Et surtout, ça me laissait plus de temps libre. »

    Des découvertes humaines : « on anime un pays »

    C’est à ce moment-là qu’il s’engage dans l’associatif, en créant le comité des fêtes de Franssèches. Il y fait de nombreuses rencontres et apprécie la richesse des relations humaines. « Puis les années ont passé et j’ai fini par prendre ma retraite. » Il participe à la création d’une association dans sa commune d’habitation, continue à cuisiner pour les autres, à faire des repas, des goûters, des fêtes de villages. Ses engagements lui permettent d’œuvrer au bien-être de celles et ceux qui l’entourent, ce qui est finalement son seul vrai moteur. « Je suis anti-conflit, et j’ai remarqué que souvent il suffit de se mettre autour d’une table, de partager un repas pour arranger les choses. »

    A bientôt 68 ans, Roland continue à être très actif et à s’investir localement, élève des abeilles, cuisine pour les autres, organise des randonnées, est membre actif de l’organisation du Téléthon pour son village. Quant aux néo-creusois, il les regarde avec bienveillance, vous imaginez bien. « Quand ils s’installent, il y a un désir de Creuse, forcément, alors si on aime la Creuse, on ne peut pas être contre. »

  • Mali : racines et branche

    Mali : racines et branche

    Mali est une femme occupée : maraîchère, maman, investie dans la vie de son village. Et pourtant quand je lui propose ce portrait, elle accepte avec son sourire habituel et une timidité que je ne lui connaissais pas. Rendez-vous est pris à 21h : comme je le disais, Mali est une femme très occupée.

    Nouadhibou, Toulouse, etc..

    Inévitablement ma première question porte sur l’endroit d’où elle vient, son sourire s’agrandit encore : « Je n’ai pas grandi là où je suis née ». Bel euphémisme ! Un acte de naissance qui stipule le nom d’une ville de région parisienne où elle n’a jamais remis les pieds, des parents alors coopérants techniques en Algérie, des vacances estivales dans le Sud-ouest.

    Et puis c’est la Mauritanie, Nouadhibou, sur la côté atlantique et les yeux de Mali brillent : « tu vois les enfants sauvages avec les cheveux emmêles de sable et de vent, les pieds nus, bah c’était moi ! » À ses mots, l’endroit ressemble à un paradis perdu. Le choc n’en est que plus terrible quand ses parents l’envoient faire son lycée à Toulouse. Puis la rappellent l’année suivante à Bamako, « une ville énorme, bruyante » où ils vivent alors. On est très loin de la Creuse.

    Comment ça marche

    De retour en France pour les études, Mali se dirige vers les sciences physiques avec une envie de « comprendre comment tout marche ». Mais une autre passion la caractérise aussi : celle de la nourriture et du bien-manger. Là où certains voient chez une vache Aubrac de jolis yeux, Mali, elle, s’intéresse à « un postérieur » et à la promesse d’une bonne viande !

    Une rencontre déterminante l’amène à s’installer dans le Gers et à se consacrer à la terre et à la nourriture ce qui, finalement, n’est pour elle que la continuité de cette volonté de comprendre les choses et leurs fonctionnements. Quand on écoute Mali parler de son métier, son enthousiasme est contagieux : on aurait presque envie d’aller l’aider à ramasser des pommes sous la pluie tant il semble que ce soit pour elle une évidence que de faire ce métier. Depuis 2020, elle a sa propre entreprise « La Ferme de Mali ».

    Un nom sur un monument aux morts

    Pourquoi la Creuse alors ? Le hasard d’une rencontre et c’est en 2003 que Mali s’installe dans l’est du département. L’endroit lui plaît très vite, une terre qui donne facilement (« les poireaux qui s’arrachent tous seuls alors que toi, tu es prête avec ta bêche. C’est sûr que c’est une autre terre que dans le Gers ! »), la gentillesse et la bienveillance des gens du coin et aussi une certaine forme d’altérité, de marginalité, déjà présente chez certains creusois qu’elle rencontre.

    Ici, le Puy-de-Dôme est à quelques kilomètres, les supermarchés vous proposent des produits régionaux auvergnats et quand on dit Combrailles, il est rare que les interlocuteurs d’ailleurs pensent Est de la Creuse. Mali éprouve néanmoins une fierté à se dire de ce département : «  Le Puy-de-Dôme, il a ses villes et ses volcans, c’est bien aussi qu’il y ait des gens qui parlent d’ici ».

    Et puis Mali a une branche, une branche qui l’enracine au lieu, une forme de marcottage généalogique, sa fille Claire. « Elle est née ici, c’est une vraie creusoise, avec son nom de famille sur le monument aux morts du village, elle sait qu’elle est de quelque part. »

    Un emploi du temps bien rempli

    A quoi ressemble une journée type dans la vie de Mali ? « C’est compliqué et je ne saurais même pas te dire combien d’heures je travaille par jour ». En effet, les vies professionnelle et familiale sont très entremêlées à la ferme.

    À une époque, Mali faisait une dizaine de marché par semaine. Elle vendait alors des produits transformés par ses soins, des condiments, des chutneys, qu’elle préparait la nuit. « Ce ne sont pas forcément des produits très faciles à vendre, il faut aller vers le client, lui expliquer, lui faire découvrir » et comme Mali est une grande timide (ce que l’on a peine à croire si elle ne nous l’avait pas dit), elle avoue avoir plus de facilités avec les légumes maintenant. « Les gens savent pourquoi ils viennent, je n’ai pas à faire le premier pas ».

    Désormais, c’est à Auzances le mardi matin que vous pouvez la trouver et elle ne manque pas de reconnaissance pour ses habitués : «  il y a des gens, ils sont là tous les mardis, à la première heure, quel que soit le temps et du coup, je me sens un peu coupable si un mardi, je ne peux pas être là, j’essaye de prévenir en avance ». Elle essaye néanmoins, même si ce n’est pas facile, de se libérer du temps, pour la ferme :« il y a un mardi notamment, je n’avais pas eu le temps de ramasser les pommes, c’était soit être présente au marché, soit les perdre…» ; et pour la vie familiale, elle arrive depuis quelques années à prendre quelques jours en hiver pour aller skier à Super-Besse avec sa fille, « j’aimerais bien l’emmener dans les Pyrénées mais ça veut dire partir plus longtemps. »

    Bien intégrée dans la vie locale, Mali fait également partie de La Petite équipe de Chard, littéralement une petite équipe (elles sont moins d’une dizaine) qui organise des événements culturels et festifs dans le village. Nous en saurons plus en rencontrant Françoise, une autre chardaise pour notre prochain portrait.

    Après plus de vingt ans à vivre ici, une fille, une ferme, des clients habitués, Mali est une personne incontournable de ce petit coin de Creuse. Vous la reconnaîtrez sur le marché grâce à ses mains de maraîchère, son sourire communicatif, sa gentillesse et ses bons légumes.

    Je lui laisse le mot de la fin : « J’adore aussi ne rien faire… mais intensément! » On n’en doute pas une seconde !

  • Yannick Raymond : portrait d’un Creusois engagé

    Yannick Raymond : portrait d’un Creusois engagé

    Ce mardi 11 novembre 2025, jour de commémoration de la Grande Guerre , le soleil d’automne éclaire les pierres granitiques du Puy Pacaud. Yannick m’attend devant chez lui, et à peine arrivée, il m’emmène dans un petit chemin derrière sa maison. Là, il me montre ce qu’il appelle « la vraie Creuse » : une bâtisse en granit, un vieux four à pain, un chauffe-pommes de terre pour nourrir les cochons et des pommiers. « C’est ça, la Creuse », dit-il simplement, en me demandant de le photographier dans ce décor bucolique.

    Dans ce coin paisible de la Creuse, Yannick Raymond incarne la Creuse d’hier et d’aujourd’hui.

    De Paris à Guéret, le goût du retour

    Yannick Raymond est né à Guéret en 1971. Issu d’une lignée de paysans, il a préféré la cuisine à l’agriculture. Après un passage à Paris, où il travaille dans la restauration, il décide de revenir en Creuse. « J’allais faire de grosses conneries à Paris », confie-t-il en riant. Il y reste trois ans, dans une chambre de bonne de dix mètres carrés, avant de retrouver sa terre natale.

    Depuis vingt ans, il est cuisinier dans un centre pour personnes handicapées à Guéret. Il y prépare chaque jour les repas pour une soixantaine de résidents à midi et une quarantaine le soir. « Ce qui me plaît, c’est de faire plaisir aux gens. »

    La cuisine comme soin

    Dans son métier, Yannick jongle entre une certaine forme de créativité culinaire et les contraintes alimentaires qui lui sont nécessairement imposées, mais cela ne l’empêche pas d’adapter des plats aux régimes spécifiques de chacun des résidents pour lesquels il cuisine. « Même avec une boîte de conserve, on peut faire quelque chose de bon en ajoutant des oignons frits, des herbes, tout en respectant le régime alimentaire de chacun. » Il regrette de devoir jeter les restes, mais il s’adapte.

    Son équipe, composée de Creusois comme lui, est devenue une seconde famille. Les résidents aussi. « Même ceux qui ne parlent pas ont leurs expressions propres et je les comprends ».

    Une famille au rythme de la terre

    Yannick vit avec sa femme qui est aide-soignante à l’hôpital de Guéret ainsi qu’avec leurs trois enfants : Hugo, 6 ans, Léo, 10 ans et Manon, 17 ans. L’ainée de ses filles désormais majeure, habite juste à côté de chez eux. « On s’organise avec nos horaires. » Il transmet à ses enfants le respect, la politesse, et l’amour du terroir. « Ils sont toujours partant pour nous donner un coup de main dans toutes les tâches qui incombent à une propriété, ramasser les feuilles, le bois… »

    Il a également un regard bienveillant quant à l’emprise des écrans sur les jeunes générations et essaie autant que possible d’éloigner ses enfants de la dépendance électronique. « À la sortie du lycée, les jeunes sont tous sur leur téléphone. »

    La Creuse, entre transmission et engagement

    Pour Yannick, être Creusois, c’est être prêt à aider les autres. Il voit d’un bon œil l’arrivée de nouveaux habitants. « Ça fait revivre le département. Il y a trop de maisons abandonnées. » Il participe activement à la vie locale : fêtes de la pomme, de la châtaigne, de la laine… « J’aime être bénévole et être en contact avec les gens du coin. »

    Il évoque également les difficultés récurrente: le manque de travail et les transports qui se raréfient.

    Yannick incarne une Creuse qui résiste sans nostalgie. Il ne rejette pas les changements, mais il défend une forme de cohérence : vivre simplement, en lien avec la nature et les autres. Dans ses mots, on entend une forme de sagesse populaire, celle qui ne s’apprend pas dans les livres mais dans les gestes du quotidien.

    Quand je lui demande ce que signifie « rester en Creuse », il répond sans hésiter : « La famille. » Et tout est dit.

    Article réalisé par Marie-Hélène