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  • La Creuse : instantanément, une émotion intense

    La Creuse : instantanément, une émotion intense

    Arrivée en creuse il y a un an et demi, Delphine a trouvé une maison qui l’attendait réellement et lui a envoyé trois signes comme dans les contes pour enfants pas sages. De la Creuse, elle dit tout aimer. Elle ne sait pas encore très bien comment la bascule va se faire, mais déjà elle est pleine d’envies pour le territoire…

    Delphine, je l’ai rencontrée par une connaissance commune et jusque-là nous n’avions échangé que par messagerie. Ce jour-là, nous avions rendez-vous dans un café de Chénérailles pour faire connaissance. Très vite, j’ai eu envie de faire son portrait et comme elle s’est sentie concernée, elle a immédiatement accepté.

    Delphine Maury est née à Grenoble et a déménagé à Paris à l’âge de 7 ans. Elle a vécu ce moment comme « une grande rupture, une grande souffrance ».


    « Moi, je croyais qu’on allait changer le monde. »

    Delphine est devenue productrice de dessins animés après avoir travaillé de longues années comme journaliste dans la presse jeunesse chez Bayard pour les magazines J’aime lire et DLire. Elle est ensuite entrée dans l’audiovisuel où elle a travaillé à la direction d’écriture de séries, toujours pour la jeunesse, qui est une constante dans son parcours professionnel. Très engagée pour la jeunesse, elle est passionnée par le fait d’accompagner les jeunes dans le monde qui nous entoure et ses évolutions. Elle a écrit Les grandes grandes vacances, une série qui passe sur France télévisions depuis 10 ans ; un long récit feuilletonnant qui raconte l’enfance de deux parisiens envoyés en Normandie pendant la guerre et basé sur des témoignages. Puis elle a produit Tobie Lolness, une adaptation télévisuelle du roman de Timothée de Fombelle, de 26 épisodes, soit 11 heures de feuilleton, dont elle est très fière. Delphine se voit comme « une productrice de service public ». Mais aujourd’hui, elle se pose beaucoup de questions.

    La période du covid lui a permis de poser les choses, de réfléchir, et de remettre en question sa vie : « Le covid pour moi, ça a été une période formidable. Je me suis rendu compte que je vivais dans les interstices du boulot, et là, j’ai découvert que je pouvais travailler dans les interstices de ma vie. Je me suis dit, alors on peut tout changer. »

    « Ça a été carrément des retrouvailles cette maison, elle m’a fait un truc de fou. »

    Tout est parti de là, une envie de vivre plus ou mieux et surtout une envie de trouver son lieu d’ancrage. Depuis toute petite, Delphine cherche SA maison. Elle se sent « apatride », n’en peut plus de Paris : « Je n’ai jamais appartenu à cet endroit-là. » dit-elle avant de sourire. Sa maison, celle qu’elle cherche depuis « toute sa vie », elle l’a trouvée… en Creuse !

    Il y a un an et demi, après avoir passé 10 jours près d’Aubusson chez une amie « un peu en mode pré-burnout », elle décide de chercher une maison sur Internet et elle trouve.

    Ce qui l’a décidé à sauter le pas ? « Je suis arrivée pour la première fois et j’ai ressenti aussitôt une émotion intense, c’était hyper puissant, hyper touchant. »

    Ce qu’elle a aimé ? « Les routes tortueuses, tu peux aller dans n’importe quel endroit et il y a 6 façons d’y arriver. Les arbres sont immenses, on peut faire 45 mn de voiture sans jamais croiser personne. Tout m’allait en Creuse, que tout soit long, que le temps soit long. »

    Mais surtout, la rencontre de sa future maison est un véritable conte de fée. Lorsqu’elle va la visiter avec la dame de l’agence, par trois fois celle-ci ne parvient pas à ouvrir les portes, par trois fois Delphine y parvient avec une facilité désarmante, y compris quand la dame utilise la mauvaise clé et que la serrure est montée à l’envers. « Quand on veut que quelque chose soit « vrai » dans un scénario, il faut le dire 3 fois. Et la maison, elle m’avait dit 3 fois que c’était moi. »

    Pour la Creuse, des envies, elle en a plein

    Depuis toujours, elle continue d’explorer plein de sujets qui la passionnent comme la céramique qu’elle pratique depuis longtemps, elle rêve d’ailleurs d’installer un atelier dans sa maison de Chénérailles. « Je n’ai jamais arrêté de me former, aux plantes médicinales, à la communication animale ou entre autres, en hypnose humaniste. » Elle a une passion et une fascination pour les intelligences artificielles, tout en étant consciente de la dévastation qu’elles peuvent engendrer.

    En attendant de venir y vivre un jour, elle rencontre énormément de gens en Creuse, des artisans, des voisins, des creusois et des néo creusois, elle prépare la suite et se sent vraiment accueillie par des gens passionnants et très ouverts.

    Pour l’instant, elle continue à faire des aller retours entre Paris et la Creuse mais la suite s’écrit déjà…

  • Laurent et Maurice

    Laurent et Maurice

    Laurent porte de petites lunettes en bois, une salopette en jeans et un gilet hypnotisant. C’est un artiste, je m’attendais donc à tout et suis plutôt soulagé. Il a plus de poils sur le torse que sur la tête, mais ça lui va bien, et ses lunettes sont vraiment adorables.

    Avant même mon arrivée, il s’est aimablement enquis de savoir si je buvais du café, bien qu’il n’en boive pas lui-même : certainement qu’il ne souhaitait pas m’imposer sa tisane saine et sans sucre. Sucre qu’il ne mange plus depuis belle lurette d’ailleurs, mais nous y reviendrons.

    Laurent est un artiste illustrateur furieusement polyvalent. Il pratique la gravure à l’eau forte ou au burin (par le plus grand des hasards, c’est Babé qui l’y a initié, « gloire à elle » dit Laurent), dessine au crayon et au stylo, offre des cours de dessins ou de peintures, propose des ateliers de graffitis ou de réinterpréter les dessins d’enfants en acrylique sur toile, tout ceci dans des univers oniriques, d’enfants, d’animaux et de créatures étranges.

    La soue à cochons

    C’est dans une soue à cochons, à Saint-Médard-la-Rochette, qu’il m’accueille ce matin. Une horloge en Lego, fabriquée de ses mains, marque doucement le temps au-dessus de Laurent. À peine nous sommes-nous attablés qu’Alice, sa femme depuis quelques mois, passe en trombe près de nous en rigolant et en parlant de roller derby. Laurent l’engueule avec un fort accent de vieil agriculteur creusois, et je note que ce mec est très drôle sous son air sérieux. Leur fils Léonard est à la crèche pour la journée.

    La soue à cochons, transformée jadis par le père de Laurent en coquette petite maison, est chaleureuse et l’on s’y sent bien. Laurent y a d’ailleurs grandi, y vivant une enfance heureuse entre les balades en forêt, les agréables moments de solitude à dessiner ou à jouer aux Lego, et l’école d’Ars et son éternelle ambiance familiale. Laurent apprend l’accordéon, chante avec son père, dessine et s’initie à la photo avec sa mère.

    Par son récit précis, on l’imagine facilement déjà en salopette, gambadant dans les prés, une fleur de cerisier dans les cheveux qu’ils avaient encore alors. Ou dessinant ses premières œuvres au soleil couchant, allongé dans le lierre, inspiré par les formes tracées par la buée qu’il avait vues le matin même sur la fenêtre de la cuisine.

    Maurice

    La mère de Laurent est Mauricienne. C’est important, vous verrez. Ainsi, cette gaie enfance creusoise a-t-elle été ponctuée de séjours sur l’Île Maurice, où Laurent côtoyait avec bonheur cousins et cousines, dans une maison familiale au bord de la mer.

    À ses sept ans, ses parents décident même de s’y installer, mais spoiler, le père ne s’y adaptera jamais. Laurent y vivra une expérience scolaire visiblement pénible, accueilli par les moqueries sur son accent creusois et terrorisé par une « maîtresse infâme qui attachait les enfants à leur chaise pour qu’ils loupent leur bus ».

    Ils reviennent donc en Creuse, où les enfants se moqueront maintenant de son accent mauricien. Laurent se fait alors l’étrange promesse de ne plus jamais avoir d’accent. C’est malheureux, parce qu’il est l’un des seuls Français que j’ai rencontrés en mesure d’imiter parfaitement mon accent québécois.

    L’émergence de l’artiste

    Il traverse péniblement le collège, puis le lycée, porté par ses amis, son groupe de musique et ses quelques cours d’arts plastiques, avant de finalement intégrer les Beaux-Arts à Limoges. Il y retrouve le plaisir de se rendre à ses cours pendant trois ans, mais s’en fera toutefois expulser parce que son art n’est « pas assez conceptuel, trop figuratif ».

    Il crée alors sur Limoges une association de graffitis, avec laquelle il proposera en Haute-Vienne des interventions auprès des scolaires et des centres de loisirs, activité qu’il pratique encore aujourd’hui en Creuse, si vous suivez.

    En 2013, après une douloureuse rupture amoureuse, Laurent se rend… à l’île Maurice. Initialement prévu pour quelques semaines, son séjour à Maurice durera trois ans. Professionnellement, il y croulera à son grand bonheur sous les commandes de dessins et d’illustrations en tout genre. Sentimentalement, ce sera un désert total et il se noiera alors dans les cheese-cakes et le sucre au point de s’en rendre malade. C’est qu’il est sensible, ce Laurent.

    C’est lors d’un passage en France, pour un mariage, qu’il rencontrera sa future femme Alice. Elle viendra plus tard le rejoindre à Maurice, avec sa fille Nina, où Laurent leur a concocté des vacances de rêve.

    Laurent revient avec Alice en Creuse en 2016 dans un ancien moulin à Ahun. Il y pratique depuis ses arts graphiques, mais pas que ! Il joue de la musique, crée des vidéos décalées, chante, notamment avec Cœur de chauffe, ou parfois de manière inusitée avec ses étonnants chants diphoniques, humorise, donne des cours, pratique la boxe thaïe, anime des karaokés, retape lui-même un atelier, fait du crochet, et se reproduit avec Alice, maintenant de retour dans la soue familiale à Saint-Médard-la-Rochette. On se dit alors que tout est bien qui finit bien… mais non.

    Une idée saugrenue

    Le couple a maintenant l’idée d’aller vivre… à Maurice. Départ prévu dans deux ans. Et croyez-le ou non, avec Léonard, qui sera en âge d’aller à l’école. Inquiet pour le développement de leur fils, je demande s’il va aller à l’école là-bas et s’il va se faire attacher sur les chaises lui aussi. Laurent me rassure : ils ont déjà trouvé une école alternative où cette pratique n’est pas en vigueur, et je me détends. Mais quand même, pourquoi quitter la Creuse ?

    Laurent souhaite que Léonard puisse connaître cette culture mauricienne, et cette île qu’il chérit de toute évidence, avant qu’elle ne soit complètement ravagée par le développement immobilier et commercial. Il compte d’ailleurs y mettre son art, entre autres, au profit d’une lutte pour la préservation de l’île. Il a aussi des idées de musique solo, d’humour, de spectacle vivant… Dommage pour nous que ce soit si loin.

    Mais, reviendrez-vous en Creuse ?

    Et c’est Alice qui, depuis la pièce d’à côté, hurle un convaincu « Ah oui ! ». Laurent sourit et opine de la tête pour confirmer l’évidence de la chose. Il me cite d’ailleurs un passage d’un célèbre hymne creusois :

    « Creuse, c’est toi qui m’as vu grandir, Creuse, c’est toi qui me verras mourir. »

    Face à Laurent et à son petit sourire malicieux, on comprend que le côté kitsch de la citation est au second degré, mais que le fond de la pensée est à prendre au pied de la lettre.

    Avant de nous quitter, Laurent me dirige pour ma prochaine rencontre vers une néo-creusoise avec qui il projette de faire des vidéos de « tuto crochet en bitchant sur les autres avec un accent du sud » ou quelque chose comme ça. Non, les idées ne lui manquent pas. Cette personne s’appelle Morgane, et j’ai bien hâte de la rencontrer.

  • Judith : La Creuse dans la peau

    Judith : La Creuse dans la peau

    C’est autour d’une tisane au Petits d’Homme, charmant magasin de jouets du centre-ville de Guéret, que je retrouve Judith en cette belle journée printanière. Après lui avoir rappelé les contours du projet de « Creusois-Néo-Creusois », elle commence par me détailler son histoire avec la Creuse, ce « pur hasard » qui les y a conduits : « On vivait à Lyon, on a voyagé tous les deux au Danemark pendant plusieurs mois pour faire du woofing (bénévolat dans des fermes bio) et quand on est rentrés à Lyon, on s’est dit qu’on ne voulait plus de cette vie en centre-ville et on a décidé d’aller vivre à la campagne, mais on ne savait pas du tout où. À la fin de ses études, je lui ai dit « cherche n’importe où et on ira s’installer là où tu trouveras ». Il a trouvé un poste à Guéret. C’était un CDD de trois ans, on s’est dit « on tente, on verra bien, au pire, dans trois ans, on repart ». »

    Parce qu’évidemment, annoncer à sa famille et à ses amis qu’on part vivre en Creuse ne suscite pas des exclamations de joie et de liesse. Phénomène que Judith confirme : « Tout le monde nous disait « mais qu’est-ce que vous allez faire en Creuse ? Pourquoi vous allez vous enterrer là-bas ?». Nos amis avaient l’impression qu’on allait dans un endroit où on allait s’ennuyer, alors qu’au bout d’un an, on a décidé de s’installer ici et on a acheté une maison. Du hasard qui a bien fonctionné ! », conclut-elle en souriant.

    Un attachement très humain

    Le hasard, s’il existe, a donc bien fait les choses. Mais c’est une chose de s’installer en Creuse, c’en est une autre d’y rester. Surtout que le monde est vaste. « On ne connaissait vraiment personne en arrivant, mais on s’est tout de suite bien sentis ici, précise Judith. Dans le hameau, on a des gens très chouettes autour de nous et les personnes âgées qui vivent près de chez nous sont contentes de voir des enfants dans le village. Mon conjoint s’est positionné dans l’équipe municipale et il a été très bien accueilli parce que c’était chouette d’avoir des jeunes et des nouvelles personnes qui s’investissent. À travers le monde associatif, on a directement rencontré beaucoup de gens, notamment un petit cercle d’amis qui l’est encore aujourd’hui. On s’est sentis hyper bien accueillis et notre attachement à la Creuse est très humain. »

    De l’apaisement et un équilibre en Creuse

    Le seul bémol que Judith prononce au sujet de son installation en Creuse, c’est l’éloignement des familles respectives. Mais un bémol qui ne pèse pas très lourd face aux bienfaits de la vie dans cette campagne : « Les enfants qui passent leur vie à l’extérieur, pour moi c’est juste merveilleux.  On est bien dans notre maison qu’on a rénovée nous-mêmes. On a rencontré des gens avec qui on aime partager et vivre des choses. La question ne se pose plus, on a vraiment en vie de vivre ici ! ». 

    Et les Creusois et Creusoises dans tout ça ? « En fait, je me rends compte que je ne me suis jamais posée la question quand je parle à des gens de savoir s’ils sont creusois ou néo-creusois. » Ce n’est donc même pas un sujet pour Judith. On n’est donc pas loin de l’idylle parfaite : « J’espère que La Creuse restera un territoire aussi peu peuplé, même si c’est bizarre à dire. J’aime la Creuse comme elle est, je n’ai pas très envie qu’elle change…»

    Judith avoue qu’ici, ils ont trouvé un équilibre, une sorte d’apaisement. Puis elle glisse une confidence : « Je crois qu’on ne bougera plus de Creuse. Une fois qu’on a trouvé sa petite place, on la garde… On a envie de continuer à construire ici. Je me vois bien vivre en Creuse jusqu’à ma mort ! »

    Avant de mettre un terme à notre entretien, je découvre le magnifique tatouage que Judith arbore au bras gauche. Elle m’explique que c’est le travail d’une tatoueuse de Felletin, travail qu’elle a trouvé magnifique. Judith a désormais la Creuse dans la peau !

    Pour le prochain portrait, Judith me conseille d’aller à la rencontre de Clémence, née en Creuse et créatrice de « Cousu bio ». Rendez-vous au prochain portrait…

  • Cédric : Naître et renaître en Creuse

    Cédric : Naître et renaître en Creuse

    Malgré le vent et potentiellement la pluie, le marché de Boussac bat son plein. Je retrouve Cédric devant le café de la place, il est accompagné de sa femme et de leurs enfants qui nous accompagnent à l’intérieur. Je lui propose immédiatement de le tutoyer pour faciliter les échanges. « Ici, ça paraît tellement naturel de se tutoyer ! », me répond-il instinctivement.  

    Puis très rapidement, il s’empare de la fameuse question, Creusois ou néo-Creusois ? « À partir de quand considère-t-on qu’on est Creusois ? Mon père est un néo-creusois, sauf qu’une bonne partie de sa famille est enterrée en Creuse. Il est né en Normandie d’une mère creusoise, ça fait plus de quarante ans qu’il est revenu en Creuse et, aux yeux de certains, je ne suis pas sûr qu’il soit considéré comme creusois. »

    Nous ne sommes pas plus avancés… Alors revenons-en au début.

    Les mares et le châtaignier 

    C’est l’histoire d’un petit garçon que ses copains appellent « monsieur Triton ». Il grandit dans un petit hameau au nord du département au milieu des poules, des vaches et son temps libre, il le passe dans la nature à grimper dans les arbres, à observer la faune, à tenter de reconnaître les oiseaux qui s’arrêtent dans le jardin. « Un jour, j’ai accompagné ma grand-mère au lavoir et, à un moment, je vois un lézard dans l’eau et j’hallucine ! Je suis ensuite parti en exploration et, en peu de temps, je connaissais toutes les mares des environs et les tritons qui vivaient dedans. »

    La nature qui l’entoure, il la connaît par cœur. Si bien que c’est à travers elle que Cédric va découvrir la tristesse : « Mon premier vrai gros chagrin, c’est quand on a coupé de très beaux châtaigniers derrière chez moi. J’y avais grimpé, construit des cabanes, fait des siestes, je perdais un peu ma maison », avoue-t-il.

    Son attachement à la Creuse viendrait-il de cette nature luxuriante qu’il aime éperdument ?

    Le vélo dans la tête

    À cette époque, pour explorer les environs, Cédric utilise beaucoup son vélo. Il en apprécie le silence qui lui permet de surprendre des animaux. «  À sept ans, je suis tombé de vélo, gros accident, traumatisme crânien… Ça aurait pu me dégoûter, mais c’est comme si le vélo m’était rentré dans la tête, au sens propre comme au figuré ». Une histoire d’amour était née.

    Adolescent, Cédric étudie dans le département voisin. Au collège d’abord, puis au lycée. Et à chaque fois, on le renvoie à son identité creusoise : « Au lycée agricole de Chateauroux, on était les Creusois, tout le monde nous appelait comme ça. Je ne connaissais pas les autres lycéens de Creuse, on n’était pas nombreux mais notre identité nous a rassemblés. Ce qui est incroyable, c’est qu’à l’époque, les frontières tombaient un peu partout en Europe et ici, entre deux départements, on avait du mal à communiquer ». On parle pourtant de quelques kilomètres…

    Après ses études, Cédric travaille en tant qu’animateur environnement dans une commune près de Chateauroux. Et il rencontre Alice. Et ensemble, ils montent le projet fou de faire le tour du monde à vélo. Et il le font ! Pendant deux ans et demi, ils en prennent plein les yeux, New Delhi, Tokyo…

    Besoin de renaître

    Au retour de ce long périple, Cédric se lance dans l’agriculture. Où ça ? Dans le département de l’Indre. Après avoir parcouru le monde. « J’essayais de me rapprocher de mon lieu de naissance, c’était une volonté. Finalement, ça ne l’a pas fait en Indre, on est donc descendus en Creuse. J’ai emmené toute ma famille sur mon lieu de naissance parce que je sentais que j’avais besoin de renaître ».

    Et pour renaître, Cédric transforme sa passion du vélo en occupation rémunérée : il travaille actuellement au sein de l’atelier vélo qui restaure les deux-roues en provenance de la déchetterie et les remet en service : « Ça fait des vélos pas chers, issus du recyclage, économie circulaire. Et, en plus, on essaye de remettre les gens sur le vélo ! ». En parallèle, il accueille les cyclistes à l’atelier pour effectuer des réparations et organise des sessions de cours, le vélo-école. 

    Mais ce n’est pas tout. Car pour faire progresser les mentalités, il est actif au sein de Guéret en selles, association plaidoyer en faveur du vélo qui milite pour des aménagements cyclables et pour que le vélo soit plus reconnu en tant que moyen de transport. « À Guéret, pourtant petite ville, quand je suis à vélo avec mes enfant, je me sens en péril. Tous les matins, quand j’emmène ma fille à l’école, j’ai peur. Je ne devrais pas avoir peur d’être à vélo dans une petite ville comme ça. Il n’y aucun aménagement prévu pour le vélo !», s’indigne-t-il.

    Creusois ou néo-Creusois ?

    Alors que je reviens à la question initiale, Cédric sourit. « Creusois ou néo-Creusois, c’est surtout un état d’esprit. Paradoxalement, je suis né à Guéret, mais Guéret, c’était l’endroit où on venait voir les médecins, faire les grosses courses. Je suis une espèce hybride : j’ai débarqué en Creuse venant de Creuse », conclut-il en riant.

    Enrichi de ses multiples expériences, Cédric souhaite désormais militer en faveur de ce département : « Je voudrais que tout le monde prenne conscience de notre richesse, de notre potentiel et qu’enfin, on devienne un modèle d’alternative. Et je ne voudrais pas qu’on sacrifie le département pour des profits à court terme. Parce qu’aujourd’hui, quand on voit un gros projet industriel qui veut couper nos arbres en nous disant qu’ils ne valent rien, il ne faut pas nous la faire à l’envers ! La forêt c’est le temps long et il y a un potentiel énorme ! ».

    C’est donc l’histoire d’un homme qui est né à Guéret, qui est parti pour mieux revenir et qui est là où il a envie d’être… pas trop loin d’un vélo quand même…

    Cité par Babé, Cédric me propose de faire le portrait de Judith.

  • Babé : « En Creuse, il y a quelque chose de simple, beau, humble »

    Babé : « En Creuse, il y a quelque chose de simple, beau, humble »

    Elle s’appelle Bethsabée, mais tout le monde l’appelle Babé. Ce surnom, c’est sa grande sœur qui le lui a donné dès sa naissance : « Elle avait du mal à prononcer mon prénom quand je suis née, j’imagine qu’elle a fait un mix entre Bethsabée et bébé. Depuis, j’utilise Babé quand Bethsabée a un usage plus administratif. Finalement, je commence à assumer mon prénom, même si je ne suis pas sure de me retourner si quelqu’un m’appelle Bethsabée dans la rue ». Un peu plus tard, à l’adolescence, un copain la surnomme Babiole : « J’aimais bien, ça donne l’image de plein de petites choses mignonnes. » Babiole deviendra son pseudo sur les réseaux sociaux où elle est très active. Pourtant, elle avoue avoir été très réticente face à ces outils numériques : « J’ai mis longtemps avant de m’y mettre parce que ça rend accro, parce que le fonctionnement putaclic de likes à tout prix est un peu dérangeant et parce que c’est géré par des cons ». Ça a le mérite d’être clair ! Mais elle n’en reste pas là et ajoute : « Il y a peu de temps que j’ai un téléphone soit-disant intelligent et je n’arrive pas à m’en passer. Les réseaux sociaux m’ont permis de rencontrer des personnes, de faire des expos ou de vendre des gravures. » C’est d’ailleurs via instagram que je l’ai contactée…

    Les réseaux sociaux lui permettent également de développer son militantisme et de soutenir les causes qu’elle juge importantes. « Ado, j’étais plutôt punk, j’avais une crête, les cheveux rouges. Je crois qu’à l’époque la figure révolutionnaire me faisait un peu rêver. Je me souviens avoir fait des manifs pour que les gens arrêtent de marcher sur l’herbe pour ne pas écraser les fourmis ». Cette fibre militante est à retrouver sur le compte instagram @babi0le, avec un zéro.

    Et la Creuse dans tout ça ?

    La Creuse a longtemps été pour elle, comme pour beaucoup, la région « paumée » de France. Elle se souvient que sa meilleure amie au lycée participait tous les ans à une grosse teuf en Creuse et « je me foutais de sa gueule », avoue-t-elle en riant. Ironie du sort, lorsqu’elle rencontre son compagnon en Belgique, il tente de monter un projet de vie collective en Corrèze, projet qui n’a pas abouti. Qu’à cela ne tienne, le couple décide de chercher une maison pas chère en Corrèze… ou en Creuse. « On en a visité pas mal et on est tombés amoureux de la notre. Finalement, c’est exactement ce que je cherchais : un endroit calme en pleine nature, de la forêt… et plein de gens chouettes ». Depuis, quand elle quitte le département pour aller en région parisienne, elle trouve le décor très moche et la Creuse encore plus belle. Ou quand elle traverse les Alpes pour se rendre en Italie, elle admire de magnifiques paysages, « mais ça se la pète ! En Creuse, il y a quelque chose de simple, beau et humble. » Et visiblement ça lui plaît. 

    Et les Creusois et Creusoises dans tout ça ?

    « Ma famille a eu beaucoup de mal à s’intégrer en Alsace. Dans notre village, on était des parias, notamment parce que je ne suis pas baptisée et à l’époque, certains parents disaient à leurs enfants de ne pas jouer avec moi. J’avais un peu cette crainte avant de m’installer ici. Je me disais qu’on allait vivre à côté de gens qui sont nés là et qui n’ont peut-être jamais quitté la Creuse. Et en fait, on a été hyper bien accueillis. » Elle s’entend d’ailleurs très bien avec ses voisins creusois qui ont vu d’un très bon œil la seconde jeunesse que le couple a donné à leur maison et la vie qu’ils ont amenée, surtout depuis la naissance de leur fils. « Ils sont très sympas les creusois, mais c’est dur d’être plus sympa que les Belges », précise-t-elle.

    Creuse toujours ?

    Très investie dans le milieu associatif creusois et salariée de l’association 1, 2, 3 parents, Babé concède que la forme associative est une sorte de maturité militante, « parce que l’associatif permet de faire plus de choses différemment ». Elle attend désormais la fin des travaux de son atelier et espère que « ça continue d’être chouette, qu’il y ait encore des gens motivés, des projets qui fonctionnent, des soutiens politiques plus engagés, parce que parfois c’est un peu dur de voir qu’on veut couper des forêts pour faire des pellets, une aberration ! »

    Pleine de projets dans la tête et de paillettes dans ses yeux bleus, Babé semble heureuse et épanouie en Creuse. Elle conclut notre entretien avec le même sourire aux lèvres : « Ici j’ai l’impression de faire des choses qui comptent… un peu ».

    Avant de se quitter, Babé me dirige, pour le prochain article, vers Cédric, né à Guéret et mécanicien vélo à Recyclabulle.